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Le procès des décrocheurs de portraits : l’urgence climatique face à l’ordre
Article mis en ligne le 29 mai 2019

Le mardi 28 mai 2019, à Bourg-en-Bresse, se déroulait le tout premier procès des « décrochages » de portraits d’Emmanuel Macron. Six activistes d’ANV-COP21 Villefranche-Beaujolais-Saône comparaissaient, poursuivis par l’État pour « vol en réunion et par ruse »

Le samedi 2 mars 2019, les prévenus avaient « réquisitionné » une photo du président de la République dans la mairie de Jassans-Riottier (Ain). Ils encourent jusqu’à dix ans de prison et 150.000 euros d’amende. Cette action de désobéissance civile non violente s’inscrit dans la campagne « Décrochons Macron » au cours de laquelle 55 portraits ont été décrochés par des citoyens à travers la France. Les murs, vides des portraits présidentiels qu’ils accueillaient, symbolisent pour les activistes l’inaction climatique du gouvernement.

Aux alentours de 12 h 30, le cœur de Bourg-en-Bresse palpite au son cadencé de percussions. Des centaines de voix résolues s’élèvent dans l’avenue Alsace-Lorraine. « Nous sommes tous des décrocheurs de portraits », crient des citoyens venus soutenir les activistes. Le refrain est énergiquement perpétué jusqu’au parvis de palais de justice. Là, la foule se scinde pour laisser passer les prévenus et leur faire une acclamation vibrante. (...)

Dans la salle d’audience numéro 1 du tribunal de grande instance, Nicolas Guerrini, Vincent Versluys, Hélène Lacroix, Jean-Marie Roche, Philippe Muraille et Anne-Sophie Trujillo-Gauchez comparaissent. Les prévenus ont entre 36 et 63 ans. Leurs profils sont divers. (...)

ils sont reliés par une détermination farouche à agir face aux périls écologiques. (...)

« La désobéissance civile nous permet de nous faire entendre. On a tapé plutôt juste » (...)

trois personnes doivent donc témoigner de l’urgence climatique devant les magistrats : Wolfgang Cramer, directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et contributeur au Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) ; Jean-François Julliard, directeur général de Greenpeace France, l’une des quatre associations à l’initiative de l’Affaire du siècle ; et Frédi Meignan, président de Mountain Wilderness France et témoin direct des transformations de la montagne.

« Ils ne connaissent pas ces personnes et n’ont pas été témoins des faits qui leurs sont reprochés, on est d’accord ? Ils ne sont pas témoins, ils sont sachants ? » interroge le président Hervé Blanchard. « Je vous demande de rejeter ces témoignages, ils n’apporteront rien sur le fond du dossier », somme le procureur de la République, Éric Sandjivy. Après une suspension de séance, le tribunal refuse l’audition des témoins cités. (...)

La parole est aux prévenus, soumis tour à tour aux questions du président, du maire de Jassans-Riottier, du procureur de la République et des avocats de la défense. Le président Hervé Blanchard ne les interrompt jamais, leur laisse le temps de s’expliquer sur leurs motivations, leur organisation, le fonctionnement d’Alternatiba et d’ANV-COP21, les gilets jaunes portés par les activistes [1], l’Affaire du siècle et le devenir des portraits. Les accusés saisissent la moindre occasion pour dénoncer le « fossé » séparant les discours présidentiels des actes concrets du gouvernement, qui ne respecte pas les engagements pris dans l’Accord de Paris. (...)

Par la voix du dialogue, nous ne sommes pas entendus, d’où la nécessité de réquisitionner ces portraits. La désobéissance civile nous permet de nous faire entendre. On a tapé plutôt juste. (...)

Un peu plus tard, le président lui demande s’il serait prêt à « le refaire ». « Oui », répond Nicolas Guerrini sans l’ombre d’une hésitation. (...)

Les prévenus sont également appelés à se justifier de leur refus des prélèvements d’ADN. « J’ai le sentiment que c’est trop par rapport à notre action. On ne s’est pas cachés et je ne me sens pas délinquante », dit Hélène Lacroix, professeure de mathématiques. « C’était disproportionné dans un fichier où la durée est ad vitam æternam, pour une action réalisée à visage découvert », estime aussi Anne-Sophie Trujillo-Gauchez, consultante dans le secteur de l’humanitaire. Vincent Versluys, cadre SNCF, est le seul à avoir accepté mais s’estime floué : « Sur le moment, les gendarmes m’ont expliqué que les prélèvements ADN seraient détruits à l’issue de l’affaire, ce qui est faux. » (...)

Le tribunal rendra sa décision le 12 juin 2019 à 13 h 30. « Vous avez une réponse historique par rapport à cet état de nécessité, déclare sentencieusement Nicolas Guerrini. Je ne sais plus quoi dire à mes enfants. Mon fils est ingénieur son, je lui dis “enregistre les sons des oiseaux, ça durera pas”. »

Les prévenus ont terminé la journée en recevant un accueil triomphal sur le parking de la Tannerie de Bourg-en-Bresse, où leurs soutiens ont toute la journée animé et suivi des prises de parole, des moments festifs et des formations à l’action non violente. (...)

Au cours de la journée, ce sont pas moins de quinze portraits qui ont été réquisitionnés à travers la France, en solidarité avec les prévenus : cinq dans la région bordelaise, cinq au Pays basque, deux dans l’Aude, un à Paris et deux dans les Ardennes, portant à 55 le nombre total de portraits réquisitionnés.