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« Le choc des barbaries »
Préface « Bagdad-en-France » de Gilbert Achcar à la troisième édition française de son livre « Le choc des barbaries »
Article mis en ligne le 16 février 2017
dernière modification le 13 février 2017

Après l’annus horribilis que connut la France en 2015 avec les attentats de janvier et de novembre, c’est sur l’amère impression d’un annus horribilis mondial que s’achève 2016. Jubilation de la droite xénophobe européenne à l’occasion du Brexit, 14 Juillet sanglant à Nice et nouvelle poussée d’islamophobie, élection du démagogue ultraréactionnaire Donald Trump à la présidence des États-Unis, martyre d’Alep en Syrie, triomphe de Vladimir Poutine : de quoi susciter un profond haut-le-cœur, avec le sentiment cauchemardesque de vivre une version new-look de l’entre-deux-guerres du siècle dernier.

C’est à l’orée du siècle présent, dans la foulée des attentats du 11 septembre 2001, qu’a été rédigée la première édition de ce livre. Le diagnostic-pronostic que traduisait le titre peut être résumé ainsi : la conjonction des effets sociaux ravageurs du néolibéralisme avec la cupidité impérialiste manifestée par les États-Unis à la suite de leur triomphe dans la Guerre froide a créé un terreau favorable pour une nouvelle libération des tendances barbares inhérentes à chaque espace culturel et refoulées par le processus civilisationnel au cours des premières décennies de l’après-1945. Une dialectique réactionnaire s’est enclenchée dans laquelle les barbaries opposées se renforcent mutuellement en s’affrontant, la barbarie des puissants attisant la barbarie asymétrique des faibles. (...)

Face à cette réaction planétaire à rebours du processus civilisationnel de longue durée et des valeurs dont il a été porteur – cosmopolitisme, libéralisme politique, féminisme, antiracisme, égalité des genres – que pèse ce degré ultime de la barbarie terroriste déployée au nom d’une interprétation mortellement exclusive de l’islam qu’est l’« État islamique » ? Au regard de l’histoire, le rôle principal qu’il aura joué sera d’avoir été un formidable catalyseur des barbaries opposées, autrement plus puissantes. Lorsque sonnera l’heure du bilan, la barbarie de l’« État islamique » aura surtout servi de faire-valoir à la montée en puissance de l’ensemble des courants du continuum situé à la droite de l’échiquier politique mondial et dont la plupart se repaissent d’islamophobie.
(...)

Ce sont le culte de la haine et la fascination de la violence qui constituent les principales clés du recrutement du terrorisme islamique, tant en terre d’Islam qu’en Occident.

Or, haine et violence ne se développent pas dans le vide comme par génération spontanée : il leur faut toujours des circonstances aggravantes. Lorsqu’ils se trouvent au principe d’une « stratégie du faible au fort », de l’opprimé à l’oppresseur (ou plus exactement de membre de la catégorie opprimée à membre de la catégorie des oppresseurs), leur intensité est proportionnelle à celle du sentiment de vexation et d’injustice qui les sous-tend. La barbarie d’Al-Qaida était directement issue, à l’origine, de la rencontre entre la barbarie à bien plus grande échelle de l’occupation soviétique de l’Afghanistan, la culture obscurantiste propagée par le royaume saoudien et la dictature militaire pakistanaise avec le soutien des États-Unis. Elle s’est nourrie par la suite de l’intense ressentiment provoqué par l’embargo criminel imposé à l’Irak après l’assaut dévastateur lancé par les États-Unis en 1991. Elle a été portée à un nouveau sommet par l’occupation américaine du même Irak à partir de 2003, puis au comble par la barbarie extrême du régime syrien appuyé par l’Iran et ses auxiliaires. (...)

Dans un moment fugace de lucidité politique dont il s’est vite rétracté, c’est Manuel Valls lui-même, alors Premier ministre, qui a fait le lien, le 20 janvier 2015, entre les terribles attentats de Paris et la condition des populations issues de l’immigration africaine qu’il a justement décrite comme un « apartheid territorial, social, ethnique ».

Aggravé par les brimades des appareils répressifs, cet « apartheid » a constitué le terreau dans lequel les rivaux totalitaires sont parvenus à recruter des volontaires, sans grande difficulté à les convaincre que la France était en guerre contre l’« Islam », au vu des aventures militaires menées en Libye, au Mali, en Syrie et au Yémen par un François Hollande soucieux de compenser son image de personnage falot en abusant de la gâchette. Cette remarquable propension à faire le coup de feu était étroitement liée aux prouesses de marchand de canons du même Hollande, qui a présidé à une augmentation impressionnante des exportations françaises d’armement à la manière d’un armurier disposé à fermer les yeux sur les casiers judiciaires de ses clients, parmi lesquels les monarchies pétrolières du Golfe et l’Égypte du général Sissi viennent en tête. (...)

Il est encore trop tôt pour prendre toute la mesure du glissement de terrain mondial que représente l’élection d’un Donald Trump à la présidence des États-Unis. Notons toutefois qu’au moment d’écrire cette préface, plus d’un mois avant son investiture, Trump a déjà largement détrompé ceux qui ont tenté de se consoler en se persuadant qu’il allait agir en « présidentiable » une fois élu – alors même que c’est en agissant de manière radicalement contraire qu’il était parvenu à se faire élire (par une minorité de l’électorat américain, il est vrai). On n’a pas manqué de souligner qu’en 1933, beaucoup ont voulu croire pareillement que le délire verbal d’un Hitler allait céder la place à une attitude plus raisonnable sous l’effet magique de l’endossement de l’habit de chancelier de la république de Weimar. (...)

cette fois-ci, l’axe réactionnaire en gestation comprend les États-Unis et la Russie, les deux principales puissantes militaires mondiales tandis qu’un fort vent de droite souffle sur les États européens et le Japon. Il n’y a heureusement pas de troisième guerre mondiale qui se profile à l’horizon, mais c’est parce que la configuration de l’affrontement planétaire qui s’annonce est différente. Elle est révélée par les diatribes de Trump contre les Mexicains, les Chinois et les musulmans. Le nouvel axe réactionnaire mondial semble destiné à s’impliquer non dans un affrontement Nord-Nord entre grandes puissances ennemies, ni même dans un « choc des civilisations » dont la religion serait la ligne de faille principale, mais dans un affrontement Nord-Sud et riches-pauvres. Il en résultera nécessairement une nouvelle aggravation du choc des barbaries sur le mode qui nous est devenu familier depuis le tournant du siècle.

Sur cet horizon fort sombre, une lueur d’espoir se profile néanmoins. (...)

Un des thèmes soulignés dans la première édition de cet ouvrage était que « le mouvement progressiste de lutte contre la mondialisation néolibérale – né dans les dernières années du 20e siècle et que caractérise, en cette orée du 21e siècle, sa croissance rapide au sein de la nouvelle génération » est le seul antidote aux phénomènes réactionnaires alimentés par la crise mondiale et à la recrudescence du choc des barbaries qu’ils promettent. Quinze ans après, il est encore plus clair, en effet, que l’accumulation des catastrophes ne pourra être interrompue que par un changement des rapports de forces sociopolitiques débouchant sur un nouveau changement de paradigme socio-économique à l’échelle mondiale, mettant fin aux ravages du néolibéralisme.

Gilbert Achcar : Le choc des barbaries
Terrorismes et désordre mondial
Troisième édition, Editions Syllepse