Des ONG ont recensé 166 morts causées par les forces de l’ordre en 2020, un record depuis la création de telles statistiques en 2007.
Quinze agents accusés de s’être déchaînés gratuitement sur une famille, sous prétexte de faire respecter le couvre-feu : l’affaire devait faire date au Kenya, rongé par les violences policières… jusqu’à ce que les poursuites soient soudainement abandonnées, à la surprise générale.
Début février, les victimes pensaient assister à un moment historique. Voir autant de policiers devant un tribunal pour un usage excessif de la force, cela n’était encore jamais arrivé. Mais à l’audience, l’accusation a annoncé le classement de l’affaire, sans aucune explication. (...)
Selon plusieurs avocats et défenseurs des droits humains, le classement de cette affaire médiatique ramène le Kenya des années en arrière, lorsque l’Etat couvrait la police et que les procès embarrassants disparaissaient sans faire de vagues. Emblématique, la procédure avait nécessité près d’une année d’enquête et avait reçu le soutien de la Direction des poursuites pénales (DPP), avant cette rétractation soudaine. Ni la police, ni le parquet ne se sont exprimés publiquement sur ce retrait des charges et n’ont souhaité répondre aux questions de l’AFP.
Déferlement de violence
Le 30 mars 2020, peu après le couvre-feu instauré contre le coronavirus, les policiers ont pénétré au domicile de Benard Orenga, un habitant du comté de Busia (ouest), en « accusant la maison d’être un bar », selon le directeur d’Amnesty International au Kenya, Irungu Houghton. L’intervention a dégénéré en déferlement de violence, selon l’acte d’accusation : ils ont fait usage de gaz lacrymogène, détruit meubles et fenêtres et ont passé à tabac M. Orenga, avant de frapper avec matraques et fouets sa femme, ses enfants et les voisins.
Après enquête, l’Autorité indépendante de supervision de la police (IPOA) a recommandé de poursuivre les quinze agents et six policiers municipaux, ce que le parquet a officiellement fait le 21 janvier. (...)
L’affaire a fait les gros titres. Elle marquait un tournant, après une année rythmée par des manifestations contre les cas mortels de violences policières et où les réseaux sociaux ont été inondés de vidéos de tabassages et d’abus, accusant les forces de l’ordre de se déchaîner gratuitement pendant le couvre-feu. « Nous avons exulté. C’était sans précédent », explique Harriet Wachira, coordinatrice chez Transparency International. (...)
Les condamnations sont rares
« Révolutionnaire », le procès des quinze policiers aurait permis de rappeler que personne n’est au-dessus des lois, selon l’avocat Demas Kiprono, directeur de campagne chez Amnesty. Au Kenya, très peu de policiers ont affaire à la justice et les condamnations sont encore plus rares. Amnesty a enregistré 778 cas mortels de violences policières et de disparitions forcées depuis 2007, mais seulement 28 ont fait l’objet de poursuites.
L’IPOA, créée en 2011 pour instaurer une supervision civile de la police, se heurte à l’une des institutions les plus puissantes et les plus corrompues du pays. (...)