Edward O. Wilson, scientifique mondialement reconnu, propose une alternative radicale pour enrayer la sixième extinction de masse.
Depuis 200 ans, le progrès technologique a engendré une rupture toujours plus marquée entre notre espèce et la nature, qui se manifeste notamment par une domestication sans cesse plus importante du vivant et une occupation croissante de la superficie terrestre. (...)
Aujourd’hui, la moitié des terres habitables, soit 51 millions de kilomètres carrés, sont converties à l’agriculture, et 77% des terres agricoles, soit 40 millions de kilomètres carrés, sont dédiées au pâturage des animaux d’élevage. Ce remodelage massif des écosystèmes par l’activité humaine a entraîné, et continue d’entraîner, une baisse tout aussi massive de la biodiversité.
Avec la mondialisation, ce n’est pas seulement l’impact que peuvent avoir nos infrastructures de production et de consommation sur l’environnement qui pose problème, mais également la distribution de notre espèce sur la surface du globe.
Perte brutale de biodiversité
La situation actuelle a tout lieu de nous inquiéter. Selon WWF, 60% des vertébrés ont disparu de la surface de la Terre depuis les années 1970. Le nombre d’espèces qui ont été décimées, directement ou indirectement, par l’activité humaine depuis la seconde moitié du XXe siècle, est vertigineux. Et le phénomène est exponentiel. (...)
Or, les effets d’une perte brutale de biodiversité sont clairement identifiés et ils font froid dans le dos : désorganisation et baisse du rendement agricole, dégradation de la sécurité alimentaire, détérioration de la qualité de l’air, diminution des réserves d’eau potable, diffusion à plus grande échelle des virus et des bactéries pathogènes... Un désastre. Facteur aggravant, l’affaiblissement des écosystèmes et le changement climatique sont intimement liés, l’un favorisant l’autre, et vice versa. La protection du vivant est un impératif tout aussi crucial que celui de la baisse des émissions de CO2. Dès lors, comment inverser le processus ?
Edward O. Wilson, professeur émérite à Harvard, biologiste et entomologiste de notoriété mondiale, propose d’aller encore plus loin. Dans Half-Earth, our planet’s fight for life, un ouvrage paru en 2017, il préconise de définir un nouveau pacte avec le vivant qui ménagerait, à l’échelle globale, les besoins primaires de la faune et de la flore en réensauvageant la moitié des surfaces habitées.
Sanctuariser pour sauvegarder
Wilson pose le principe d’une nouvelle occupation de la planète, en insistant sur la nécessité d’épargner à tout prix les environnements. Il émet l’idée de tracer une carte « bio-géographique » du monde en délimitant les zones prioritaires à sauvegarder en fonction du niveau de fragilité des animaux qui y vivent, et en créant de vastes réserves dans tous les pays. Selon lui, préserver 50% des habitats naturels pourrait sauver 85% de la biodiversité actuelle.
Cette préoccupation n’est pas nouvelle. (...)
Des groupements de citoyen·nes se cotisent pour racheter des forêts entières afin d’y interdire la chasse et d’y développer une sylviculture douce. Des associations militantes, comme l’Aspas, mettent la main au porte-monnaie pour acquérir des terrains et les transformer en réserves naturelles libres de toute exploitation. Au Portugal, la réserve de Faia Brava a été pensée pour permettre à la vie sauvage d’évoluer librement, sans aucune intervention humaine.
En 2010, la conférence mondiale de Nagoya au Japon avait défini plusieurs objectifs similaires pour 2020, notamment la « réduction de moitié du taux de perte de tous les habitats naturels, y compris les forêts » ainsi que la « création d’un réseau d’espaces protégés couvrant au moins 17% de la surface terrestre et 10% des océans ». Dix ans après, l’humanité est loin du compte.
Anticiper pour mieux gérer
Rien n’indique cependant que les espèces pourraient disparaître moins vite en réensauvageant la nature. Les incendies qui ont sévi en Australie, et ceux qui ont dévasté la Californie quelques mois plus tôt, nous donnent un avant-goût de ce qui nous attend : pluviométrie en baisse, sécheresse accrue, augmentation anormale des températures, épisodes venteux plus fréquents et plus intenses... Autant de dérèglements qui vont s’intensifier puis se généraliser. Les effets du changement climatique n’ont pas de frontières et ne s’arrêteront pas aux limites d’un parc naturel. Ils toucheront à terme tous les écosystèmes dans le monde, sanctuarisés ou pas.
Autre problème, et de taille, l’accroissement démographique va être fulgurant dans les trente prochaines années à l’échelle mondiale. (...)
Dans ces conditions, difficile d’imaginer que 50% des terres habitables pourront être laissées à l’état sauvage. L’occupation humaine va s’intensifier et la pression sur les écosystèmes va devenir énorme. La solution n’est donc pas simplement une question de réensauvagement. Le remède est plus exigeant.
Selon le Dr Cristiana Palmer, Secrétaire exécutive de la Convention des Nations unies sur la diversité biologique, c’est notre regard sur la nature qui doit changer : « Les écosystèmes fournissent les infrastructures essentielles à la vie sur Terre et au développement humain, il devrait être logique que la biodiversité soit placée au centre des évaluations économiques et sociales, ainsi que des prises de décisions politiques. Le modèle actuel ne tient pas compte du capital naturel et des services écosystémiques fournis par la biodiversité. »
Notre système économique global doit replacer le vivant au cœur de son organisation et prendre en compte le fait que nous opérons dans un système fermé et particulièrement précaire, notre planète, dont nous dépendons des limites écologiques. (...)
La probabilité que nous disparaissions augmente à mesure que la biodiversité diminue. Nous n’avons pas le choix, et pas davantage le temps.