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Marie-Claude Saliceti
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Entre les lignes entre les mots
La prostitution n’est pas la conséquence du choix des femmes
Interview de Valerie Tender par Francine Sporenda Valérie Tender est une militante féministe radicale abolitionniste québécoise, chanteuse (jazz, country etc.), vlogueuse, conférencière et artiste conceptuelle. Elle milite à la CLES (Concertation des Luttes contre l’Exploitation Sexuelle) et au CAFES (Collectif d’Aide aux Femmes Exploitées Sexuellement).
Article mis en ligne le 18 novembre 2019

FS : Peux-tu nous expliquer comment tu es entrée en prostitution ?

VT : Je n’ai pas été abusée sexuellement dans l’enfance mais il y avait un cycle de violences psychologiques et physiques à la maison et mon sentiment de sécurité était régulièrement affecté. Il y a aussi des traumas intergénérationnels au sein de ma famille élargie. Je suis enfant unique. (...)

J’ai été dans l’industrie du sexe de 16 à 23 ans (la prostitution de 16 à 17 ans, puis danseuse nue de 17 à 23 ans) et mon père a été mon chauffeur une grande partie de ces années. J’en ai maintenant 39 au moment où l’on se parle et je ne lui parle plus depuis 4 ans environ.

J’ai toujours, d’aussi loin que je puisse me souvenir, été exposée et consciente de la « maladie » de mon père qui est accro à la pornographie et à la masturbation, mais tout ça ne m’est revenu que beaucoup plus tard, quand il est venu habiter chez moi avant qu’il n’ait son propre appartement à Montréal. (...)

Mon père n’a jamais eu de comportement sexuel envers ma personne ; je ne représente pas ce qui l’attire du tout. Ni envers personne en fait, il n’est qu’un voyeur (...)

Pour moi, de me comprendre et surtout de comprendre ce qui ne m’appartenait pas dans mon parcours, de déconstruire au contraire cette idée de choix, ça a été la meilleure chose possible. De comprendre ce qui n’était pas de ma faute m’a libéré : j’ai longtemps vécu avec l’idée que, comme je n’avais personne à blâmer pour m’avoir forcée à entrer en prostitution, j’étais en quelque sorte ma propre abuseuse sexuelle. Je pense que la conviction d’être maître de nos choix peut éventuellement être la plus grande source de souffrance et de refus de changer de « lentille », de grille d’analyse, quand on s’y cramponne. Les femmes qui défendent l’industrie du sexe sont allergiques à l’idée de se percevoir comme une victime ; c’est pourtant ce qui m’a libéré de ma culpabilité ; de comprendre qu’il y a avait tout un système, un conditionnement et une organisation sociale bien plus grande que moi au-dessus de moi qui facilitait et banalisait tout ça. Que j’étais juste le produit de ma vie.

Je sais que mon père a connu la période des pensionnats au Québec et qu’il a été abusé sexuellement, soit par les curés, soit par les religieuses. (...)

Mon père a failli à me protéger et à vouloir mieux pour moi.

Il n’y avait personne d’autre autour pour me dire que je valais mieux, que j’étais intelligente et je pourrais faire ce que je voulais dans la vie. (...)

Lorsque je suis arrivée à la CLES (Concertation des Luttes contre l’Exploitation Sexuelle) pour la première fois bien des années plus tard, en état de crise car je n’arrivais pas à couper totalement les ponts avec mon père, j’ai eu la chance d’avoir une intervenante qui a compris que, pour guérir, j’avais besoin de comprendre. (...)

Le féminisme radical a été une révolution de la pensée pour moi. (...)

Ma mère a énormément cheminé suite à son divorce d’avec mon père, elle est allée en thérapie et a pu comprendre la violence qu’elle avait reçue de sa propre mère. Tout le monde dit d’elle qu’elle est maintenant une personne sereine. Nous nous parlons via messenger tous les jours. Je n’ai jamais douté que mon père m’aime profondément, mais il a failli à me protéger, ne manifeste aucune reconnaissance et préfère sa pornophilie à une relation avec sa fille. (...)

J’ai porté l’identité « travailleuse du sexe » quand je n’étais pas aussi politisée que maintenant. A l’époque, du haut de ma vision à court terme normale et accessible du ici et maintenant, je disais que ça serait mieux et plus sécuritaire si la prostitution était légale. Nous (les personnes prostituées) étions criminalisées à l’époque. Le modèle nordique a été adopté en 2014 au Canada mais la grande majorité des corps policier n’ont pas été formés (encore moins sensibilisés) à sa grille de lecture, ses objectifs et son application.

La proposition de ne décriminaliser complètement que les personnes en situation de prostitution, mais de criminaliser les clients et les proxénètes est révolutionnaire. C’est une révolution de la pensée, avec un objectif #GoalOriented ; la vision d’une société où la demande et les infrastructures qui permettent la revente d’autrui serait réduite n’existait pas de mon temps. On n’en était qu’à la réduction des méfaits, cette « lentille » utile mais à court terme et limitée qui ne juge tellement pas la « travailleuse du sexe » qu’elle est vue comme incapable d’envisager un optimal humain (celui de ne pas être prostituée par les hommes). À chaque fois que je rencontre des travailleuses et des travailleurs d’organismes oeuvrant pour la réduction des méfaits (outreach workers), je leur pose toujours la question : est-ce qu’ils demandent aux femmes prostituées qu’ils contactent si elles aimeraient faire autre chose, en sortir ? Et toutes et tous me répondent que non car ils ont l’impression que juste demander ça comporte un jugement de valeur !! On ne peut même pas s’entendre sur un optimal humain de base : ne pas être prostituable. C’est ahurissant ! C’est un gros « fuck you » à la majorité de femmes en situation de prostitution qui veulent en sortir (85-95%). (...)

Une très grande majorité de femmes ont vécu des violences avant leur entrée en prostitution, ça frôle les 80%. Elles ont appris à se dissocier et à switcher leur sensations sur off souvent bien avant leur entrée dans l’industrie. Celles qui défendent le choix et l’identité de « travailleuse du sexe » sont – je dois toujours le rappeler – une infime minorité des femmes en situation de prostitution (moins de 5%) et ce sont essentiellement des Occidentales : tu ne trouveras pas une « happy sex worker activist » au Nigeria ! C’est un phénomène bourgeois. Et il y a beaucoup d’hommes qui militent à leurs côtés.

Il est possible d’avancer que, pour plusieurs d’entre elles se disant empowered par la prostitution, celle-ci leur permet de revivre des situations stressantes très proches de leurs traumas initiaux, mais cette fois-ci, elles ont une impression de contrôle et d’en ressortir gagnantes. Surtout si elles jouent le rôle de dominatrice.

Le droit de se prostituer soi-même est déjà protégé par la loi, alors on parle de quoi là ? Moi je ne veux plus rien entendre du lobby pro-prostitution. (...)

Nos esprits de femme sont colonisés et, dans cette approche, on reste dans les codes de référence qui nous sont familiers. Le tout accompagné de la conception profondément ancrée que les hommes sont comme ça et seront toujours comme ça. Il faut se sortir de cette vision sordide, pessimiste et triste du monde !

C’est dur de s’en sortir quand ça a été notre seule normalité pendant longtemps. (...)

quand on en sort, on doit guérir notre relation à l’argent, à la valeur, à nous-même et aux hommes. Et de quel « métier » dit-on « en sortir » de toute façon ? (...)

Le problème est que l’on ne reconnaît pas au niveau sociétal que la prostitution n’est pas un optimal humain et qu’elle est de l’exploitation. Point barre. (...)

Cumulativement, dans le corps d’un être humain (oui oui, les femmes sont des humaines), il n’y a pas de bonne prostitution. On ramène toujours le débat au niveau du choix de la femme au lieu de se questionner sur le supposé droit des hommes de monnayer ce consentement. (...)

Les journalistes utilisent presque tous l’expression « travailleuse du sexe » qu’ils croient plus polie que « prostituée ». Même les images qu’ils utilisent dans presque tous leurs reportages montrent toujours des jambes de femmes. Pourquoi ne pas montrer des mains d’hommes qui tendent de l’argent ? Pourquoi le clients prostitueurs sont-ils toujours effacés de l’esthétisme de la prostitution ? Les médias, de Pretty Woman à la manière dont les news parlent de la prostitution, nourrissent et formatent la psyché collective.

La prostitution n’est PAS la conséquence des choix des femmes mais bien de celui des hommes de nous faire plier, de nous rendre disponible, de nous acheter. (...)

J’avais beau être préparée à l’idée que j’allais voir des femmes dans des fenêtres en Belgique, ça demeure une des choses qui m’a le plus affectée. Le sentiment d’impuissance que j’ai vécu à ne pas pouvoir les mettre en garde de tout ce que je sais maintenant m’a fait pleurer ma vie le reste de cette journée. (...)

La prostitution, même si je n’en étais pas consciente à l’époque, me maintenait à un niveau de stress et d’exposition au danger très élevé par rapport à une vie normale. Je devais en plus écraser beaucoup de mes réflexes normaux (peur, aversion du risque, dégoût, beaucoup de dégoût…).

Les gens qui vantent la prostitution comme un travail comme un autre demandent à la société de célébrer la capacité de dissociation des femmes comme une qualité, comme un talent spécial, au lieu de la voir comme un mécanisme de défense et d’adaptation au trauma, ce qu’elle est cliniquement. Être pro-travail du sexe en 2019, c’est au mieux un mécanisme de défense qu’une personne en situation de prostitution à besoin de mettre en place, une illusion dans laquelle elle a besoin de croire, au pire le message que le lobby pro-prostitution veut absolument que la société gobe. Parce que son libre jeu et sa pérennité en dépendent. (...)

Une autre bêtise pas possible que j’entends de plus en plus est que certains disent ne pas avoir d’opinion sur la prostitution car ils se disent « non-concernés »… C’est insupportable et tellement paresseux intellectuellement. C’est ne pas comprendre que si la prostitution est tolérée et régulée, ça rend TOUTES les femmes prostituables … Et tous les hommes virtuellement prostitueurs ?