Mediapart a contacté 14 personnes susceptibles d’avoir reçu directement des témoignages, ou d’avoir été concernées. Aucune piste n’a abouti à ce stade. #Coquerel https://t.co/GpCg93ZYdc
— Ilyes Ramdani (@Ilyesramdani1) July 2, 2022
Plusieurs militantes ont affirmé que le député insoumis, élu jeudi président de la commission des finances, a déjà eu un comportement inapproprié avec des femmes. Mais en l’absence de signalement, aucune enquête n’a abouti. L’intéressé dément, tout en admettant avoir « évolué » depuis #MeToo.
C’est une affaire – ou une non-affaire, selon les points de vue – qui divise la gauche féministe. L’élection du député insoumis Éric Coquerel à la tête de la commission des finances de l’Assemblée nationale, jeudi 30 juin, a fait éclater ce qui bruissait depuis des semaines, voire des années, dans un petit milieu sensibilisé aux violences sexistes et sexuelles. L’élu de Seine-Saint-Denis y est régulièrement accusé de faire partie de ces responsables politiques que #MeToo aurait dû concerner. Aucun signalement, aucune procédure formelle, aucune enquête de presse n’est néanmoins jamais venue le confirmer.
L’histoire aurait pu en rester là. Mais dans un climat de défiance vis-à-vis des positions des partis politiques dans la lutte contre les violences sexuelles, face à l’impunité qui touche jusqu’aux ministres du gouvernement mis en cause pour des faits extrêmement graves, et devant l’épuisement des militantes féministes qui peinent à se faire entendre, elle a finalement éclaté sur une radio nationale, à une heure de grande écoute. (...)
Un message d’alerte signé par « des féministes insoumises » a également été adressé aux député·es de la Nupes, affirmant que l’élu de Seine-Saint-Denis serait connu pour être « auteur de VSS [violences sexistes et sexuelles – ndlr] ». Les signataires, anonymes, ajoutent que « de nombreux journalistes mènent l’enquête, cela ne devrait pas tarder à sortir ». Lors de sa campagne pour les élections législatives, Éric Coquerel avait déjà reçu un avertissement similaire.
Un article de « Causette », datant de 2018
En réalité, à ce stade, la seule trace des accusations visant Éric Coquerel réside dans un article du magazine Causette paru en 2018, contenant deux témoignages anonymes visant « un responsable, aujourd’hui député LFI », sans plus de précisions, ni de contradictoire. (...)
C’est tout le paradoxe de cette affaire. Les accusations sont émises par des intermédiaires, qui affirment se faire l’écho d’autres femmes – qui ne souhaitent pas toujours témoigner… Ainsi, Rokhaya Diallo, qui a indiqué sur RTL avoir reçu d’autres témoignages que l’article de Causette, précise à Mediapart qu’il s’agit de récits « indirects, par des militantes féministes ou des journalistes », et de la parole « directe d’une personne qui ne voulait absolument pas témoigner ».
La linguiste Laélia Véron, qui a milité au PG, se souvient avoir eu « vent de la réputation de “lourd” d’Éric Coquerel il y a des années ». Elle rapporte aussi en avoir « parlé à plusieurs journalistes à l’époque mais [que] ça n’a jamais rien donné ». D’après elle, « il ne s’agissait que de ouï-dire ». « C’était surtout une réputation qui circulait, plus que des témoignages », explique l’universitaire.
Le seul récit direct qu’elle a recueilli, en 2016, émanait d’une femme « qui ne voulait pas témoigner », et qui évoquait « plus un truc de lourdeur que de harcèlement ou d’agression ». Depuis, raconte-t-elle, « ça circule toujours entre les mêmes personnes qui se renvoient l’une à l’autre ». Ce que Mediapart a pu vérifier.
« J’ai passé plusieurs jours à faire Rouletabille », sourit l’écoféministe Elen Debost, très investie contre les violences sexistes et sexuelles. « Pour le moment toutes les pistes aboutissent à des impasses, confie-t-elle. C’est vraiment décourageant et questionnant. » (...)
« C’est ce que je vis depuis des années : c’est la femme qui a vu la femme qui a vu la femme, qui raconte que quelque chose se dit, et que la seule raison pour laquelle cela ne débouche pas, c’est parce que je suis protégé par les miens, réagit Éric Coquerel. Si depuis des années je regarde cela avec effarement, c’est que je considère que je n’ai jamais fait ça. Je ne suis pas l’auteur de tels comportements. Je ne force personne, par un effet de domination psychique ou physique. »
Les militantes féministes divergent
À partir de là, les militantes féministes interrogées par Mediapart divergent. Pour certaines, l’absence de témoignages directs n’empêchait pas de sanctionner Éric Coquerel, quand d’autres s’y refusent. (...)
Un défaut de procédure interne à LFI
Au-delà de ce désaccord stratégique, toutes les féministes interrogées convergent sur un point : au-delà de la personne d’Éric Coquerel, c’est la gestion par La France insoumise des affaires de violences sexistes et sexuelles qui fait défaut.
Comme Mediapart l’a récemment documenté, si les procédures internes mises en place ces dernières années ont conduit à écarter plusieurs candidats (tels que Thomas Guénolé ou Taha Bouhafs), elles ont parfois dysfonctionné (comme en témoigne une alerte visant le député Ugo Bernalicis, jamais réellement traitée). En interne, on dit aujourd’hui que ces procédures se sont « professionnalisées » récemment – ce que confirment plusieurs sources. (...)
Coquerel : « J’admets avoir évolué »
Selon les informations de Mediapart, Coquerel avait, à l’époque, été informellement rappelé à l’ordre par une cadre insoumise. Interrogé, il confirme l’épisode : « Un jour, quelqu’un m’a dit : “Attention, dans ton rapport relationnel réciproque, même s’il n’y a rien de répréhensible, tu n’as plus 40 ans, tu n’es plus militant de base, tu es un responsable et tu as cinquante ans, tu dois faire attention à ça”. Ça a fait tilt dans ma tête. Et le mouvement #MeToo nous a tous poussés à réfléchir à la domination inconsciente qu’on pouvait exercer simplement parce qu’on est un homme de pouvoir. J’admets que cela existe, j’admets avoir évolué, j’admets avoir triplé d’attention. » (...)
« Les féministes ont tellement l’habitude qu’on ne les entende pas quand il y a des affaires connues qu’elles sont dans une hyper réaction à tout », explique aussi Sandrine Rousseau. Diallo, elle, s’est sentie « acculée » sur RTL, à devoir réagir à tout coup.
Pour rappel, deux ministres sont actuellement au gouvernement alors qu’ils sont mis en cause pour des faits autrement plus graves : il s’agit de Damien Abad et de Gérald Darmanin, respectivement en charge des solidarités et de l’intérieur, tous deux visés par des plaintes pour viol.