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Marie-Claude Saliceti
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Slate.fr
La force symbolique de la pénalisation du harcèlement de rue
Article mis en ligne le 8 août 2018

C’est voté : le harcèlement de rue sera désormais passible d’amende s’il est pris en flagrant délit. Une loi qui fait débat à cause de la difficulté d’application mais qui fait enfin du harcèlement de rue un interdit social.

Elle est devenue virale. La vidéo postée par Marie Laguerre le 25 juillet dernier sur Facebook a été « aimée » plus de 11.000 fois et visionnée plus de deux millions de fois. On y voit la jeune femme de 22 ans se faire frapper au visage par un homme en plein XIXe arrondissement de Paris.

Motif : elle lui avait répondu alors qu’il la harcelait. Qualifiée de « lanceuse d’alerte » par Marlène Schiappa, Marie Laguerre a été érigée comme le nouveau visage de la lutte contre le harcèlement de rue.(...)

Un statut qui ne lui a pas uniquement été conféré parce qu’elle a tenu tête à l’homme qui la harcelait. C’est le fait que la jeune femme ait porté plainte qui a rendu son cas exemplaire pour les victimes de harcèlement de rue.

« Porter plainte même en ne sachant pas s’il y aura une suite, c’est une manière de résister, une question d’espoir aussi, nous explique Marie Laguerre. Je trouve que, symboliquement, c’est hyper important de rapporter tout ce qui est inadmissible. » Si la jeune femme a été agressée physiquement et avait donc la loi de son côté en portant plainte, c’est l’acte de harcèlement de rue et l’escalade de violence qu’elle dénonce.(...)

le tant discuté projet de loi contre les violences sexuelles et sexistes a été adopté par le Parlement ce 1er août. Parmi ses diverses mesures, il pénalise le harcèlement de rue –caractérisé d’« outrage sexiste »– au travers d’amendes de classe 4 (voire de classe 5) distribuées « en flagrant délit », et pouvant aller de 90 à 750 euros (voire jusqu’à 3.000 euros). D’après la secrétaire d’État chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes, les premières verbalisations devraient tomber à l’automne.(...)

Outre la notion de flagrance, Élodie Mielczareck, sémiologue et autrice du livre Déjouez les manipulateurs, met en lumière une autre difficulté quant à l’application de la loi : « Le comportemental non verbalisé ». En effet, « l’outrage sexiste » est défini par le texte de loi comme le fait d’« imposer à une personne tout propos ou comportement à connotation sexuelle ou sexiste, qui, soit porte atteinte à sa dignité en raison de son caractère dégradant ou humiliant, soit crée à son encontre une situation intimidante, hostile ou offensante ». Une définition très théorique et soumise à la libre interprétation de chacun.

« Si le terme “salope” est intelligible et constaté par un tiers, qu’en est-il pour un “regard appuyé” ? »(...)

C’est un délit qui ne sera pas facile à établir mais qui mérite vraiment d’être dénoncé. »(...)

« La portée de cette loi et son enjeu sont surtout symboliques », analyse la sémiologue.

D’après Marlène Schiappa, cet enjeu est « d’abaisser le seuil de tolérance et redéfinir collectivement ce que l’on accepte ou pas ». Une déclaration que Stéphanie Le Gal Gorin, sociologue spécialisée sur les rapports sociaux de sexe, replace dans son contexte, soit « une société française très, très sexiste, dans laquelle il reste un gros travail à faire pour que les gens apprennent à distinguer la séduction consentie du harcèlement de rue –voire pire ».(...)

« En ce sens, la démarche amorcée est un début dans la défense des droits des femmes, et surtout de leur place au sein de l’espace public », assure Élodie Mielczareck, qui pointe l’inégalité femme-homme quant à l’occupation de l’espace public.(...)

il existe un implicite sociétal qui défend l’idée qu’une femme doit circuler très rapidement dans l’espace public, rester à l’orée du bois pour sa sécurité, et ne pas trop “traîner” aux terrasses de cafés. »(...)

Encore un long chemin à parcourir
Se manifester, délier les langues, mettre des mots sur ce que subissent les femmes au quotidien, pénaliser le harcèlement de rue alors qu’on n’en parlait pas il y a quelques années encore… C’est important pour favoriser l’égalité femme-homme. « Mais ce n’est pas suffisant, tranche Stéphanie Le Gal Gorin. Rien n’est anodin. Agir, ça passe par l’éducation des plus jeunes, par la formation des professionnels. »

« Aujourd’hui encore, lorsque vous êtes une femme victime de violence, on vous demande comment vous étiez habillée au moment des faits... Il faut une pédagogie collective, qui passe par l’enseignement », exhorte également Élodie Mielczareck. Le combat à mener pour que les femmes puissent occuper librement l’espace public est encore long, lui-même ne représentant qu’une infime partie de la lutte pour l’égalité tant convoitée avec les hommes. Bien qu’assez positive, l’évolution des mœurs demande encore beaucoup de travail, et, surtout, de vigilance. Comme avertit Stéphanie Le Gal Gorin, « le sexisme est dans les détails ».