Il y a cinq ans, la révolution commençait en Tunisie. Aujourd’hui, la situation sociale est aggravée par le stress hydrique et des pollutions massives dus à un modèle de développement en bout de course. Mais partout dans le pays, des alternatives fleurissent. Reportage.
« T’as besoin d’eau de Javel ? Tu peux mettre ton jean dans cette eau et il va ressortir super blanc ! » L’habitant de la ville de Kasserine qui parle ainsi indique un oued pollué, d’une couleur indéterminée et dégageant une odeur irrespirable à plusieurs mètres. Le cours d’eau traverse plusieurs quartiers de cette ville de plus de 76.000 habitants avant d’infiltrer les nappes phréatiques sur plusieurs dizaines de kilomètres. (...)
Ce qui pollue l’eau et l’air ? Les rejets de la Société nationale de cellulose et de papier alfa (SNCPA). La SNCPA est le principal pôle industriel de Kasserine et de l’ensemble du centre-ouest de la Tunisie. Avec près de 900 salariés et un chiffre d’affaire affiché de 60 millions de dinars (près de 27 millions d’euros), la SNCPA fait vivre 6.000 familles dans les gouvernorats de Kasserine, de Kairouan et de Sidi-Bouzid. Elle revêt une importance capitale pour les autorités tunisiennes. Pour preuve, après une grève en 2013, la société a été placée sous le contrôle de l’armée, dont des membres gardent l’imposante infrastructure installée sur quarante hectares en plein Kasserine. « J’ai plus de chance d’entrer dans le Pentagone que d’entrer dans la SNCPA », affirme Soufiene El Amri, président de l’Association régionale de protection de l’environnement à Kasserine.
« Le chlore et le mercure menacent les nappes phréatiques et l’atmosphère » (....)
La question de l’eau est cruciale dans le centre de la Tunisie, cette région marginalisée en matière de développement en comparaison des régions côtières de Tunis, Sousse et Sfax. Or, le centre de la Tunisie ne possède que 18 % des eaux de surface et des nappes phréatiques du pays. La question de l’eau est également cruciale parce que, mis à part les quelques autres pôles industriels (marbre, ciment…), la région est massivement agricole (...)
La généralisation des monocultures (céréales, pommes, tomates, pistaches, etc.) et le recours intensif aux pesticides qui en découle contribue à aggraver la situation, affectant petits comme gros exploitants. (...)
En Tunisie, près de 58 % des ressources en eau sont constituées par des eaux de surface, donc tributaires d’un climat qui, comme partout ailleurs, se dérègle. (...)
« La revalorisation des savoir-faire traditionnels »
De plus en plus de personnes en Tunisie refusent de voir dans ce cycle une fatalité. Qu’il s’agisse du Forum pour la souveraineté alimentaire, l’Association tunisienne de permaculture, l’Association de sauvegarde de l’oasis de Chenini, ou Terre et humanisme Tunisie, tous mettent en oeuvre d’autres pratiques agricoles. (...)
il faut promouvoir d’autres pratiques agricoles que celles de la monoculture intensive, qui laissent les agriculteurs tunisiens dépendants des intrants chimiques et des semences industrielles. « Cela passe par la revalorisation des savoir-faire traditionnels. Partir de ce qui est déjà là, dans la culture et la mémoire paysannes. Ensuite, il faut promouvoir l’agroécologie, la permaculture et l’intérêt des petites parcelles, ajoute Teycir avec conviction. (...)
Ces alternatives ne pourront cependant s’épanouir et se multiplier qu’à la condition d’une double prise de conscience. Celle du gouvernement tunisien, qui doit réaliser que son modèle économique agricole est dépassé. Et celle des partenaires économiques de la Tunisie (Union européenne, FMI, Banque mondiale, etc.), qui doivent abandonner l’idée de lui imposer un modèle productiviste, néfaste pour l’environnement comme pour les humains.