En Grèce, près de 2 000 demandeurs d’asile croupissent dans les geôles du pays pour trafic illégal de migrants. Ils ont écopé de lourdes peines après avoir été reconnus coupables d’avoir conduit les canots dans lesquels ils se trouvaient. Les exilés condamnés pour ces faits représentent la deuxième plus grande catégorie de détenus en Grèce. Les ONG dénoncent des procès à charge, visant à dissuader ceux qui seraient tenter de venir sur les îles grecques en traversant la mer Égée depuis la Turquie.
Amir Zahiri et Akif Razuli passeront une nouvelle nuit en prison. Jeudi 7 avril, leur procès en appel a une nouvelle fois été ajourné, cette fois au 8 décembre 2022, par le tribunal de Mytilène, sur l’île grecque de Lesbos. En première instance, en septembre 2020, les deux Afghans de 27 et 24 ans avaient été reconnus coupables d’avoir "facilité l’entrée illégale" de migrants et condamnés à 50 ans de prison. Ils avaient en revanche été acquittés d’une autre accusation : celle d’être à l’origine d’un naufrage et d’avoir mis en danger la vie d’autrui.
Autorisé à passer un coup de fil avant d’être renvoyé en cellule, Akif Razuli a lancé un appel à l’aide. "Nous ne sommes que des réfugiés, nous ne sommes pas et n’avons jamais été des trafiquants", explique-t-il, en pleurs, selon des propos rapportés par le journal The Guardian. Ils expliquent avoir simplement conduit le bateau pour éviter un naufrage. "Nous avons quitté l’Afghanistan pour venir en Europe, pour être libres. Nous voulons la justice, nous voulons être entendus."
L’accusation "n’est basée sur rien" (...)
Pour leurs soutiens, l’accusation ne tient pas et ne repose sur aucune preuve. "Ils sont accusés d’être des passeurs or ce n’est basé sur rien. Le témoignage du garde-côte sur lequel s’appuyait toute la procédure ne parlait même pas de ça. Ils sont innocentés sur la mise en danger d’autrui mais derrière on rajoute une autre charge, ça n’a pas de sens", constate Marion Bouchetel du Legal centre Lesvos, une ONG grecque qui assure la défense d’Akif Razuli, contactée par InfoMigrants. "Douze migrants du même bateau ont signé une déclaration écrite expliquant qu’ils n’étaient pas les capitaines", renchérit son avocate Vicky Angelidou.
Un Somalien condamné à 146 ans de prison
Le cas d’Amir Zahiri et Akif Razuli n’est pas isolé. En mai 2021, Mohamad Hanad Abdi, un Somalien de 27 ans, a écopé de 146 ans de prison par un tribunal de Lesbos pour "transport illégal de ressortissants de pays tiers sur le territoire grec", "mise en danger de la vie d’autrui" et pour être responsable de la mort de deux personnes. Pour le tribunal, aucun doute : Mohamad était un passeur car il dirigeait l’embarcation dans laquelle il se trouvait.
Le Conseil européen pour les réfugiés (Ecre, selon l’acronyme grec) a, lui, une toute autre version. L’ONG reconnaît que le bateau a chaviré près de Lesbos et que deux passagers se sont noyés. Au moment où les garde-côtes sont arrivés pour procéder au sauvetage, Mohamad Hanad Abdi aurait bien conduit le canot, mais là encore, pour éviter le naufrage. "Si je ne l’avais pas fait, nous serions tous morts", a déclaré le Somalien depuis sa prison. (...)
Près de 2 000 demandeurs d’asile en prison pour des faits similaires (...)
À chaque fois, les histoires sont les mêmes : des procès sur la base d’un unique témoignage provenant de garde-côtes, pas d’enquête poussée, des migrants qui disent être forcés de prendre le contrôle du bateau au risque de tomber dans l’eau, voire même qui réfutent avoir conduit le canot.
"Malheureusement, nos prisons sont pleines" de ce genre de profils, assure au Guardian Alexandros Georgoulis, l’avocat de Mohamad Hanad Abdi. "Presque tous les bateaux qui arrivent sur nos îles subissent le même sort. S’il n’y a pas de chauffeur, la police hellénique ou les garde-côtes choisiront au hasard celui qui est à la barre du navire et le nommeront capitaine, ouvrant automatiquement la voie à de très graves accusations criminelles." (...)
En attendant, les trafiquants s’adaptent. Ils restent de moins en moins longtemps à bord des embarcations de migrants parties de Turquie. Ils les abandonnent lorsqu’ils s’approchent des côtes grecques ou forment les exilés à prendre le volant. Dans les canots, les migrants sont de leurs côtés de plus en plus réticents à prendre la barre, au risque de voir les drames se multiplier. "On entend de plus en plus de témoignages de gens qui expliquent qu’à bord du bateau, personne ne voulait conduire de peur d’être inculpé", admet Marion Bouchetel.