Bandeau
Marie-Claude Saliceti
Travail de fourmi, effet papillon...
Descriptif du site
Ehko
La France est-elle « en guerre » seulement contre le coronavirus ?
Article mis en ligne le 21 avril 2020

La France, comme le reste du monde, lutte contre le coronavirus/Covid-19. Que se passera-t-il après ? Comment l’Etat français « en guerre » affrontera-t-il les colères et critiques de la population concernant sa gestion de la crise ?

Le 16 mars dernier, Emmanuel Macron avait martelé six fois « Nous sommes en guerre » en 21 minutes durant son allocution destinée à annoncer des mesures inédites pour lutter contre le coronavirus. (...)

Le chef de l’État souhaiterait que la Fête nationale et le défilé militaire du 14 juillet soient « une fête de libération du confinement généralisée », durant laquelle des élus proposent de rendre hommage « aux héros du quotidien ». Ceux-là même qui peuvent être forcés de travailler, dans des conditions inadaptées, et disent regretter d’avoir à mener une guerre « sans armes, ni munitions ».

Le journaliste du Monde diplomatique Philippe Leymarie, spécialisé dans les questions de défense, questionne cette stratégie. « C’est en tant que chef des armées qu’Emmanuel Macron a présidé, pour la troisième fois depuis le début de la crise du nouveau coronavirus, un « conseil de défense » dont on n’est pas sûr qu’il porte bien son nom […]. Quand il s’agit de lutter contre une épidémie, cela semble franchement hors de propos » écrit-il sur son blog. D’après lui, « ça sent la poudre, la bataille… et la « com’ » ! […] Les actuels conseils de défense […] ont certes compétence […] pour apporter des réponses aux crises majeures de sécurité intérieure. Avait-on besoin de ce type d’institution à la fois solennelle et secrète, émanation du pouvoir suprême, pour apprendre à mieux se laver les mains ? »

Pour apprendre à se laver les mains peut-être pas, mais pour donner une stature de chef de guerre à un président décrié et préparer une guerre sanitaire puis une « pacification » ?

Guerre sanitaire

Dans des notes confidentielles sur le « suivi de l’impact du Covid-19 en France », que Le Parisien et d’autres médias ont annoncé avoir consulté, « les agents du service central du renseignement territorial (SCRT) alertent sur le risque d’embrasement de la contestation sociale à la sortie du confinement ».

« Le jour d’après est un thème fortement mobilisateur des mouvances contestataires […]. Le confinement ne permet plus à la gronde populaire de s’exprimer, mais la colère ne faiblit pas et la gestion de crise, très critiquée, nourrit la contestation. »

Toujours d’après les services de renseignement, « les mouvements contestataires espèrent capitaliser sur la situation en lançant un appel à une jonction des luttes […] », avec déjà un calendrier. (...)

En 2008, le Livre blanc de la défense et de la sécurité, qui sert notamment à définir la stratégie de défense et de sécurité nationale de la France pour les années à venir et de socle aux lois de programmation militaire, évoquait « de nouveaux risques […] d’origine sanitaire […] devenus des facteurs de déstabilisation massive pour la population et les pouvoirs publics ». Des risques « susceptibles d’engendrer une désorganisation des échanges économiques » par exemple « la propagation de nouvelles souches virales ou bactériennes […] ».
« L’État et l’ensemble des pouvoirs publics organisent et mettent en œuvre les moyens nécessaires pour […] enrayer les séquelles d’un événement déstabilisant […] ». « La force militaire » peut alors être appelée à intervenir « au même titre que tous les organismes relevant de l’autorité de l’État ». La description faite dans l’édition de 2008, qui a pour particularité de brouiller les frontières entre sécurité intérieure et extérieure, établit ainsi la stratégie à mettre en place dans le cas d’une crise telle que celle du coronavirus/Covid-19.

L’après-crise

Après plus d’un an de mobilisation des « Gilets jaunes », des grèves et manifestations contre les diverses réformes, cette crise sanitaire est venue confirmer l’impact des politiques libérales appliquées à travers le monde dans tous les secteurs, de la santé au travail en passant par tout ce qui concerne la protection des droits des individus et de la nature. Y compris en France, 6e puissance mondiale. Mais alors, que se passera-t-il après ? Les tenants du système capitaliste en place en France peuvent tirer profit de la crise, selon les enseignements de la « Théorie du chaos » ou « Stratégie du choc ». Une aubaine pour eux. Ils essaieront de se maintenir, à tout prix, face à ce que le virus est venu souligner : les personnes les plus utiles à la société sont en bas de l’échelle, socialement et économiquement méprisées.

La gestion de la crise est également venue rappeler les lourdes responsabilités qui pèsent sur un président de la République et son gouvernement. (...)

Après cette guerre contre le coronavirus, comment le pouvoir gèrera-t-il la demande des citoyens, associations et autres acteurs de rendre des comptes sur la gestion de la crise ?

La peur de rendre des comptes

« Accusant l’exécutif d’ »impréparation » ou de « manque de réaction » […], responsables de l’opposition et membres du monde de la santé annoncent le lancement d’enquêtes parlementaires ou de procédures pénales » relate Le Monde de médecins et personnels soignants ou de citoyens via le site Plaintecovid.fr par exemple. « C’est un sujet tabou, qui représente pourtant une source d’inquiétude majeure au sommet de l’Etat : la peur d’éventuelles poursuites judiciaires contre des membres du gouvernement à la suite de la gestion de la crise du coronavirus. […] Le Premier ministre, Edouard Philippe, a évoqué le sujet […] ».

L’avocat Nabil Boudi représente le premier patient atteint du Covid-19 à avoir déposé plainte « pour juger les crimes ou délits commis par les membres du gouvernement dans l’exercice de leurs fonctions […] l’ancienne ministre de la Santé Agnès Buzyn et le Premier ministre sont visés. » L’Obs rapporte que l’avocat rappelle dans sa plainte que dès septembre 2016, l’actuel directeur général de la santé Jérôme Salomon avait envoyé à Emmanuel Macron « une note sur l’incapacité de la France à faire face sur le plan sanitaire en cas de crise majeure telle qu’une attaque terroriste de très grande ampleur ».

De son côté, l’avocate Elisa Rojas relaie les potentiels motifs de poursuite judiciaire avec le hashtag #LesProcèsQuiViennent.

A Emmanuel Macron qui « pense que toutes celles et ceux qui cherchent déjà à faire des procès alors que nous n’avons pas gagné la guerre sont irresponsables », l’avocat Arié Alimi répond en détails sur Dalloz.fr sur le caractère opportun de prévoir des actions en justice, et ce en temps de crise, d’autant que la France est durement touchée et dépourvue de moyens. (...)

Pour l’avocat, il sera alors question de se demander si la décision résulte de « la négligence ou l’idéologie », il pointe « l’attitude ambiguë du gouvernement et sa communication malheureuse tendant à poursuivre toute activité économique même non indispensable […] alors même qu’elle était de nature à contribuer à diffuser le virus, la décision de ne pas renouveler les stocks stratégiques de masques, […] de prétendre que le port du masque était inutile, la décision de ne pas fabriquer ou acheter des tests en contradiction avec les recommandations de l’OMS […], le maintien du premier tour des élections municipales, la carence dans la fourniture de tous matériels de protection aux soignants hospitaliers ou libéraux, dont certains ont été contaminés et sont décédés ». Il prévient : « La décision d’ouverture d’une instruction […] sera longue et ne pourra résulter que de la pression de l’opinion publique […] ». (...)

« Nous ne sommes pas tous égaux face à cette crise » insistent militants et responsables associatifs de ces territoires : si les plus favorisés se sentent démunis face au virus comme chaque individu, ils restent néanmoins davantage protégés. Des groupes de militants ont publié « Un premier rapport de l’observatoire de l’état d’urgence sanitaire ».

Listant les mesures exceptionnelles en place, un message sur les réseaux sociaux tempère « Calmez-vous ça ne fait que deux semaines que vous êtes Arabes » alors que des contrôles de police ont abouti à de graves blessures voire à des décès : « 5 morts en 12 jours et au moins dix blessés graves » d’après le site Rebellyon.info qui a répertorié les cas évoqués dans la presse et par des sources indépendances, dont celle de Mohamed Gabsi, relatée par la journaliste et activiste Sihame Assbague notamment.

Raphaël Kempf, auteur de Ennemis d’Etat : Les lois scélérates, des anarchistes aux terroristes, parle d’un « coup d’Etat judiciaire » et du fait que « l’état d’urgence sanitaire, c’est au sens strict, la police qui fait la loi ». Des ONG, associations et avocats qui s’étaient alarmés des « dérives de l’état d’urgence » après les attentats de 2015, s’inquiètent de la situation actuelle qui s’inscrit dans sa continuité. Ils expliquent qu’il n’y aura pas de retour en arrière après la fin de la crise puisque tout sera inscrit dans la loi…

Tandis qu’une partie de la population découvre des mesures restrictives jusqu’ici réservées aux habitants des quartiers populaires, DOM-TOM ou aux musulmans, l’après pourrait donner lieu à une répression de grande ampleur, pour « rétablir l’ordre » dans une société de plus en plus contrôlée face à un « ennemi intérieur » sous prétexte de guerre sanitaire. Il s’agira alors de diviser la population, alors qu’une partie recourt déjà à la délation ou continue de justifier les violences de l’institution policière, se pensant protégée. Mais elle ne le sera pas nécessairement.

Eradiquer le virus ou l’ennemi intérieur ? (...)

« Cette épidémie ne saurait affaiblir notre démocratie, ni mordre sur quelques libertés » a déclaré Emmanuel Macron. Le coronavirus/Convid-19 n’a pas ce pouvoir – pas plus que le terrorisme. La gestion de ces événements exceptionnels, si.