Bandeau
Marie-Claude Saliceti
Travail de fourmi, effet papillon...
Descriptif du site
Observatoire des inégalités
La France championne des dépenses publiques ? Une illusion.
Une analyse de Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités. Extrait du magazine Alternatives Economiques.
Article mis en ligne le 18 avril 2015
dernière modification le 7 avril 2015

L’Etat, les collectivités locales et les autres administrations publiques françaises ont dépensé ensemble l’équivalent de 56,6 % du produit intérieur brut (PIB) en 2012, selon les données d’Eurostat, l’organe statistique européen. Ce chiffre place la France sur la deuxième marche du podium des dépenses publiques les plus élevées dans l’Union européenne, derrière le Danemark (59,4 %), soit 6,7 points de PIB au-dessus de la moyenne de la zone euro (49,9 %). Ces chiffres ne sont pas le signe que nos services publics coûtent plus cher qu’ailleurs, mais que, pour l’essentiel, notre pays a opté pour une réponse collective et moins inégalitaire aux besoins sociaux, quand d’autres laissent faire le marché. Les écarts observés entre pays résultent donc pour l’essentiel d’une question de tuyauterie, qui mérite d’être expliquée.

Ce qui détermine le niveau de vie d’un contribuable n’est pas simplement son revenu après impôt mais ce qu’il doit débourser pour bénéficier de tel ou tel service collectif. Ainsi, les Britanniques doivent davantage payer par leurs propres moyens que les autres Européens pour s’assurer une retraite ou payer l’école de leurs enfants, celles-ci étant moins financées par l’impôt qu’ailleurs. A l’inverse, ils ne déboursent rien chez le médecin ou à l’hôpital, parce que leur système de santé est largement financé par la collectivité.

In fine, le niveau des dépenses et des recettes publiques dépend de la nature (publique ou privée) des canaux utilisés pour financer ces services collectifs Le plus gros de l’écart observé entre la France et ses voisins provient du système de retraite : il prend dans l’Hexagone la forme d’un service public alors qu’il relève souvent ailleurs de régimes privés. Pour le citoyen, au bout du compte, il reste à peu près la même chose dans son porte-monnaie. Parfois moins : les retraités anglais, dont les pensions ont été laminées par la crise boursière, peuvent en témoigner.

Le train de vie modeste de l’État

Plongeons dans le détail des données. Pour certains postes, la France dépense davantage que la moyenne européenne : 3,9 points de PIB en plus pour son système de protection sociale et 4,3 points de plus pour un ensemble de dépenses publiques comprenant, pour l’essentiel, l’éducation, le logement, les équipements publics et la santé. Sur d’autres postes a contrario, elle dépense moins. Notre administration des services publics (les services généraux) nous coûte presque un point de PIB de moins qu’ailleurs : difficile donc de mettre en cause le « train de vie » de l’Etat. De même, la France injecte moins d’argent dans les « Affaires économiques », un vaste fourre-tout comprenant la construction des routes, le soutien à l’agriculture et à l’industrie, etc. Sauf que c’est en partie le résultat d’un pur effet comptable : l’Insee reconnaît avoir comptabilisé par erreur le poste des routes dans la rubrique « Equipements collectifs ». (...)

Au passage, une grande partie des commentateurs utilisent l’expression « dépenses publiques » pour parler des dépenses de l’Etat, sans bien savoir de quoi il s’agit. (...)

L’idée qu’en matière de services publics les Français n’en ont pas pour leur argent est de plus en plus courante. « [La France] est rarement au premier rang pour l’efficacité de ses politiques publiques », indique même Didier Migaud, premier président de la Cour des comptes [1]. Pourtant, les performances sociales de l’Hexagone suggèrent que ses services publics ne sont pas si inefficaces.
Les salariés français sont parmi les plus productifs au monde, en partie du fait de leur haut niveau de formation. Le système de santé n’est pas tout à fait étranger à l’espérance de vie des femmes françaises, l’une des plus élevées de la planète. La pauvreté est en France parmi les plus faibles au monde, notamment parce que notre système protège les plus démunis (personnes âgées, familles monoparentales, familles nombreuses…).
Si la qualité des services publics était si mauvaise, comment expliquer l’attachement de la population au modèle social en vigueur ? Année après année depuis dix ans, le baromètre de l’opinion des Français sur la santé et la protection sociale [2], réalisé par le ministère des Affaires sociales, indique que la moitié de la population estime que l’Etat n’intervient « pas assez » sur le plan économique et social, contre 27 % qui pensent l’inverse, et ceci dans un contexte médiatique très critique de l’intervention de l’Etat. Pas moins de 62 % jugent normale la part du revenu national consacrée au financement de la protection sociale, contre 20 % qui la jugent excessive et 15 % insuffisante. (...)

Au terme de notre exploration, l’excès de dépenses publiques s’est évanoui : l’écart observé avec les autres pays résulte surtout de facteurs démographiques et de l’importance des régimes publics de retraite. Comme le concluait le Conseil des prélèvements obligatoires dans son rapport de 2008, les écarts entre pays viennent pour l’essentiel du niveau de protection sociale et de son mode de financement, différent. (...)

Sauf à attendre une reprise miracle de la croissance, faire des économies apparaît incontournable pour répondre aux nouveaux besoins sociaux : créer davantage de places en crèche, construire des logements sociaux, investir dans l’éducation, etc. Autant de domaines où l’intérêt de dépenses supplémentaires est reconnu au-delà des clivages politiques, mais pour lesquels les moins favorisés seront pénalisés si c’est le marché qui répond aux besoins. Le problème n’est pas tant de dépenser plus ou moins que de dépenser mieux.