Bandeau
mcInform@ctions
Travail de fourmi, effet papillon...
Descriptif du site
Reporterre
L’écoanxiété nous détourne de l’action collective
Article mis en ligne le 24 février 2021
dernière modification le 23 février 2021

L’écoanxieté, comme la solastalgie, met des mots sur une souffrance réelle, celle de la sidération impuissante devant la catastrophe écologique. Pourtant, notre chroniqueuse exprime une grande méfiance à l’encontre de ce concept, qui déminerait la charge de révolte collective pour défendre notre destin.

La première fois que j’ai entendu le mot « écoanxiété », j’ai éclaté de rire et, tout à la fois, je me suis sentie très en colère. Il m’a fait penser à la « radiophobie », concept mis en avant par des experts de l’AIEA (Agence internationale de l’énergie atomique) pour désigner une peur prétendument irrationnelle des radiations [1] : selon ce concept, le problème n’est pas la réalité du danger, mais la perception qu’on en a. Il ne tient qu’à nous de changer notre perception, et tout s’arrangera. J’ai pensé à cette rescapée de Fukushima qui consigne dans son « journal d’une cervelle radioactive » son quotidien impossible dans un Japon plongé dans le déni des conséquences de la radioactivité [2]. Dans les repas de famille, elle n’ose plus demander la provenance du poisson que l’on sert, de peur de jeter un froid, et les médecins lui prescrivent des antidépresseurs en l’exhortant à travailler sur elle. (...)

Mais, ici, ce n’est pas de déni qu’il s’agit. Comme la « solastalgie », le néologisme du philosophe australien Glenn Albrecht qui désigne la douleur d’avoir perdu un monde qu’on aime, une campagne anéantie par les incendies ou dévastée par les mines de charbon [3], le concept d’écoanxiété n’a pas été créé pour discréditer les personnes les plus conscientes de l’anéantissement des milieux naturels et du réchauffement climatique. Il cherche à nommer un état de fait : de plus en plus d’individus souffrent en découvrant ou en constatant, encore et encore, l’ampleur des dégâts et l’impossibilité de se projeter dans un monde décent à l’horizon de trente ou quarante ans.

Dans Écoanxiété : vivre sereinement dans un monde abîmé (Fayard, 2020), Alice Desbiolles ne fait pas de l’écoanxiété une maladie mentale. Elle dresse le tableau de la crise climatique et de la décimation du vivant pour poser cette question, celle d’un médecin : comment aider ces « personnes rationnelles et lucides dans un monde qui ne l’est pas » à ne pas rester tétanisées et honteuses de leurs pensées dépressives ? (...)

Comment quitter la sidération et la prostration pour vivre et pour être capable d’agir collectivement, politiquement, face au désastre qui monte ?

Et pourtant, ce petit mot, « l’écoanxiété », a quelque chose d’obscène. Lâché dans ce monde-ci, comment un concept aussi technicien pourrait-il servir à autre chose qu’à remettre de l’ordre ? Un monde dont les élites auront plus vite fait de concéder qu’il faut former des bataillons de psychologues pour sortir la jeunesse de son écoanxiété, plutôt que de renoncer à l’exploitation du lithium ou aux gigafactories. (...)

Dans les années 1930, les témoins de la montée du fascisme en Europe auraient trouvé très étrange qu’on invente un terme médical pour désigner leur effroi et qu’on leur propose des recettes pour « vivre sereinement dans un monde abîmé ». Quand bien même nous en sommes partie prenante par notre mode de vie, l’économie extractiviste est un régime criminel qui se perpétue par une succession de décisions et d’inactions criminelles. La gestion du Covid-19 nous le montre assez : les responsables de ces causes ont tout intérêt à emballer leurs méfaits dans la ouate thérapeutique, à prescrire nos comportements et à nous culpabiliser, tout en poursuivant l’élevage intensif, la déforestation et la précarisation du personnel de santé. Ne nous laissons pas « assigner à résilience », comme on traite les habitants des territoires radioactifs (...)

« La tâche la plus importante aujourd’hui consiste à faire comprendre aux gens qu’ils doivent s’inquiéter, déclarait le philosophe Günther Anders. Et si je suis désespéré, que voulez-vous que j’y fasse ? »