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L’adieu d’Emmanuel Macron à l’immigration
Article mis en ligne le 10 août 2017

Pour la première fois, un président français prétend être décidé à enrayer, à lui seul, en tout cas, à l’initiative de son seul pays, le mouvement migratoire.

Il allait s’agir d’un discours « fondateur », avait tenu à préciser l’Elysée. L’esprit-même du quinquennat sur l’immigration et le droit d’asile ! Et c’était vrai, les communicants de la présidence n’avaient pas survendu l’événement, et il faut bien y revenir, à ce discours « fondateur », prononcé, le 27 juillet, dans les salons de la préfecture d’Orléans (Loiret) devant un groupe de Français tout frais qui venaient de recevoir leur décret de naturalisation, car il a injustement assez peu retenu l’attention. Or, Emmanuel Macron n’y fait pas moins que de clore un long cycle de notre histoire nationale en scellant les adieux de la France à l’immigration.

À l’immigration pauvre, s’entend. Aux « sans papiers », aux « clandestins ». À ces « illégaux » qui se sont succédés de génération en génération, et ont réussi à s’y maintenir, ou en ont été souvent renvoyés ; à ceux qui pour gagner l’hexagone, désormais, affrontent, depuis 2016, le désert et la mer, depuis la Libye, les pratiques rançonneuses des mafias de passeurs, et souvent, en tout cas pour les femmes, les mauvais traitements physiques. Les autres, les riches, les diplômés, ceux qui ont le loisir de venir en avion, et celui, surtout, de s’offrir un visa, en attendant un titre de séjour, pourront continuer à circuler à peu près librement. Pour les autres, au compte des étrangers que la France accepte encore de recevoir sur son sol, Emmanuel Macron acte le remplacement des immigrés « économiques » par les réfugiés, et l’accueil migratoire par l’asile politique. (...)

En fait, Emmanuel Macron ne fait que reprendre, plus à l’ouest, et à son compte, le rêve d’« externalisation » qui agite les Européens depuis deux ans, pour repousser, en tout cas, contenir au plus loin, tant que faire ce peut, la pression migratoire. Le rêve devenu réalité d’Angela Merkel et de la Commission européenne, en Turquie. Parvenir, contre finances, à confier à un pays tiers la charge du tri, de l’organisation des retours, s’il le faut, de la rétention, sous le contrôle des agences de Bruxelles et le parrainage –un peu forcé– du Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR) de l’ONU. Toutefois, les pays africains de la zone sahélienne n’ont pas la puissance d‘organisation et de maintien de l’ordre de la Turquie, qui a pratiquement coupé la « route des Balkans », depuis le début de 2016. (...)

Les budgets de développement des pays riches en faveur de l’ex-tiers-monde sont partout à la baisse. Des pays comme l’Allemagne ou l’Italie, concernée au premier chef par le phénomène migratoire, tentent bien de signer des accords de coopération, pour faciliter les retours ou le non-départ des migrants, mais les résultats sont insatisfaisants, de leur point de vue, et, de son côté, l’Europe communautaire reste une puissance souvent virtuelle sur ce chapitre. Les pays africains ou moyen-orientaux refusent souvent de reconnaître leurs ressortissants, et renvoient leurs retours, ou en multiplient les obstacles juridiques.

Les migrants tendent à devenir une monnaie de chantage pour certains États comme le Nigéria ou l’Algérie. Ailleurs, préside la confusion, comme au Pakistan, en Irak ou en Afghanistan, les ressortissants de ces pays pouvant être considérés alternativement comme des réfugiés ou de simples immigrés, selon les situations, les appréciations judiciaires, sur le continent européen, et plus largement, les variations de la géopolitique internationale. (...)

Des échos aux mandats de Sarkozy et Hollande
Faut-il alors considérer qu’Emmanuel Macron fanfaronne ? Qu’il s’avance dangereusement, inconscient des difficultés qui attendraient une France devenue le gendarme de ces « routes de la nécessité » ? Il n’est pas certain que ses prédécesseurs, Nicolas Sarkozy et François Hollande, aient écouté son discours, mais le cas échéant, ils y auraient retrouvé les échos aux préoccupations de leurs mandats respectifs. Une même division du monde entre droit d’asile et immigration, au bénéfice du premier. Mais plus affirmée encore. (...)

« Un problème à résoudre »
« L’extrême-droite a réussi à imposer un cadre de pensée négatif, expliquait, en 2015, le chercheur François Gemenne, l’idée d’une immigration invasive, extrêmement forte et prégnante. En France, on considère l’immigration comme un problème à résoudre. » Ce spécialiste poursuivait : « On propose à droite et à gauche des solutions différentes, mais le paradigme de l’immobilité n’est pas remis en cause, selon lequel, dans un mode idéal, chacun resterait chez soi ». Justement, Emmanuel Macron le moderne trans-frontière a beaucoup rappelé qu’il n’était ni de droite ni de gauche. Lui-même vient après usure totale, éprouvante pour tout le pays, et sur plusieurs générations, maintenant, de cet entêtement maniaco-dépressif du trop-plein d’étrangers.

Or, l’idée de base était une idée fausse, sous Mitterrand et Rocard. Elle le demeure. (...)

Gérard Collomb, le ministre de l’intérieur, désespère de vider les hôtels abritant des familles de demandeurs d’asile, depuis des mois, et au prix fort ? Le pays manque toujours des places de centres de « mise à l’abri » provisoire que réclame Emmanuel Macron pour vider les rues, le soir, de leurs squatteurs ? Pourquoi pas une régularisation collective, pour inaugurer un début de mandat qui se veut non conformiste, en tout cas non conforme à la tradition récente de la Ve République ? (...)

On vante une France composite, pays d’immigration, Italiens, Portugais, Algériens, etc. Ensuite, juste avant les Chinois et les Indiens, venaient les Maliens. Ils n’ont jamais été inscrits au registre des apports historiques. Pas eu le temps. La peur du FN et la peur de l’autre additionnées ont eu raison de leur chapitre du livre. Certains de leurs parents avaient eu la chance d’être encore aspirés, en 1997, par la régularisation collective accordée par Lionel Jospin, à 80 000 personnes. Depuis, les régularisations, par la gauche et par la droite, qui existent encore, au coup par coup, trop discrètes, sont plus honteuses.

Une contradiction qui devrait déranger Macron
Pourquoi Emmanuel Macron ne rompt-il pas, symboliquement, avec cette malédiction ? (...)

La mondialisation est activée à la fois par la nécessité et par le désir. La contrainte est peu propice à l’expatriation de plein choix. Les demandeurs d’asile fuient droit devant eux. Ils ne pensent pas à se poser, ou pas encore. Pendant ce temps, des milliers de cousins francophones, ayant leurs diasporas dans l’hexagone, possédant une solide expérience de l’administration tricolore, et souvent, de la police, assurent qu’ils se sentiraient chez eux, au-delà du périphérique. Beaucoup ont des projets personnels, nous concernant. Des ambitions qui pourraient compenser le déclinisme ambiant.

Bien des enquêtes ont démontré que l’immigration coûtait peu et rapportait assez gros, en transferts d’argent et en cosmopolitisme culturel. Même de la part des plus pauvres, de ceux qui marchent à pieds et traversent la mer au péril de leur vie. Il n’est pas trop tard pour qu’Emmanuel Macron demande à ce qu’on ressorte ces études.