Des myriades de criquets pèlerins s’abattent sur l’Afrique de l’Est depuis plus de deux mois. Dix-huit pays sont touchés et cette invasion a des conséquences dramatiques : à la perte des cultures et aux risques de famine s’ajoute la pulvérisation de pesticides pour combattre les insectes.
Certains des pays touchés, comme « l’Ouganda, le Kenya ou la Tanzanie n’avaient plus connu une telle crise depuis 70 ans », dit à Reporterre Cyril Piou, chercheur au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad). Un des essaims regrouperait à lui seul près de cent milliards d’individus sur une surface de 2.400 km², soit la superficie du Luxembourg. M. Piou indique qu’aujourd’hui, « 18 pays sont touchés et 65 sont à risque en Afrique de l’Est et de l’Ouest, dans la péninsule Arabique et en Asie, selon des simulations que nous avons réalisées sur les déplacements possibles des essaims ». (...)
Cette crise acridienne a débuté « en 2018 au sud de l’Arabie Saoudite et au nord-est du Yémen et s’est propagée ensuite à la corne de l’Afrique ainsi qu’en Inde, en Iran et au Pakistan », dit Cyril Piou. Cette année-là, deux cyclones avaient frappé les côtes de la péninsule arabique, entraînant de fortes précipitations dans la région. Le climat humide et la pousse de la végétation ont permis aux criquets de proliférer. En 2019, c’est l’Afrique de l’Est qui fut frappée par des variations climatiques extrêmes. L’année s’est terminée par des pluies et des inondations qui ont fait des centaines de morts et qui ont rendu le climat propice à la reproduction des insectes.
Ces phénomènes sont liés à un dipôle de l’océan Indien extrêmement intense en 2019 déjà en partie responsable des incendies records qui ont frappé l’Australie entre septembre 2019 et février 2020. Il s’agit d’une oscillation irrégulière des températures de surface de la mer, la partie occidentale de l’océan Indien étant tour à tour plus chaude et plus froide que sa partie orientale. Plus l’écart de température entre ces deux parties est élevé, plus le dipôle est intense.
La cause de l’invasion : une succession de cyclones
Ces phénomènes sont liés à un dipôle de l’océan Indien extrêmement intense en 2019 déjà en partie responsable des incendies records qui ont frappé l’Australie entre septembre 2019 et février 2020. Il s’agit d’une oscillation irrégulière des températures de surface de la mer, la partie occidentale de l’océan Indien étant tour à tour plus chaude et plus froide que sa partie orientale. Plus l’écart de température entre ces deux parties est élevé, plus le dipôle est intense. (...)
« Il est certain que cette succession de cyclones est à l’origine de la crise. Nous constatons depuis dix ans une augmentation de leur nombre. Neuf ont été comptabilisés dans l’océan Indien pour la seule année 2019. Si cette tendance se confirme, alors les infestations de criquets pèlerins dans la Corne de l’Afrique seront également plus fréquentes. »
Cependant, il « est un peu tôt pour lier ces phénomènes au dérèglement climatique », dit Cyril Piou, qui rappelle que les « aléas climatiques et les invasions acridiennes ont toujours eu lieu ». (...)
En Afrique de l’Est, l’instabilité politique n’a pas permis de mettre en place cette gestion préventive. Ces invasions sont souvent liées à des crises politiques ». Désormais, Cyril Piou pense qu’il est « déjà tard pour agir et qu’on est passé dans une logique de réaction ». Résultat, il y a désormais des « milliers d’hectares à traiter, ce qui ne peut se faire qu’en larguant des pesticides par avion ».
Mais cette utilisation bien plus massive de pesticides chimiques qu’en gestion préventive a des conséquences sur la faune et la santé des populations locales. En effet, « les pesticides utilisés contre le criquet pèlerin sont à large spectre et ont donc un impact non négligeable sur la faune ». De plus, « ils se retrouvent ensuite dans la chaîne alimentaire et peuvent être nocifs pour les humains ». (...)
À cause du coronavirus, les experts sont plus difficilement mobilisables
Cette invasion fait surtout peser un risque de famine dans une région ou vingt millions de personnes sont déjà en état d’insécurité alimentaire, estime la FAO. En effet, un essaim de quarante millions de criquets peut manger en un jour l’équivalent des besoins alimentaires de 35.000 personnes. Et cette invasion intervient alors que commence la principale saison agricole en Afrique de l’Est. (...)
« les ressources qui devaient permettre de contrôler l’invasion ont été trop lentes à arriver », selon la FAO et ce sont désormais 153 millions de dollars qui sont nécessaires alors que 111 ont déjà été récoltés. Cyril Piou explique que « la FAO à besoin d’experts et de pesticides. Or à cause du coronavirus, ces experts sont plus difficilement mobilisables et les chaînes logistiques sont altérées ».
À long terme, ces invasions peuvent être lourdes de conséquences pour le développement des pays touchés. (...)