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Marie-Claude Saliceti
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Mediapart
Kidnappings, torture et esclavage : pourquoi les migrants font tout pour fuir « l’enfer libyen »
Article mis en ligne le 13 février 2021
dernière modification le 12 février 2021

À bord de l’Ocean Viking, femmes et hommes migrants ont fait état des nombreux abus et sévices que leur ont infligés les Libyens, entre maltraitance, torture et travail non rémunéré. Beaucoup ont décidé de traverser la Méditerranée pour tenter d’y échapper.

(...) « On m’a mis en prison durant un mois et demi. C’était très difficile, susurre-t-il. Chaque matin, ils nous frappaient. Ils m’ont torturé en me tapant sous les pieds avec un tuyau. On ne mangeait qu’une fois par jour, un morceau de pain et de l’eau salée. » Un jour, les gardiens le surprennent alors qu’il tente de forcer la serrure pour s’échapper. Ils ouvrent le feu et lui tirent dans le dos.

« Ils ont tiré sur beaucoup d’autres. Quatre personnes sont mortes. Moi, ils m’ont laissé comme ça. J’ai toujours la balle dans mon corps », dit-il en se retournant pour montrer du doigt son omoplate. Seydou finit par réussir à s’enfuir et prend la mer avec sa compagne, Lisa, quatre mois plus tard. (...)

Pour Mohamed et Abdallah, tous deux 17 ans, la Libye est gangrénée par un profond sentiment de racisme à l’égard des Noirs. (...)

Emprisonné à Zaouïa puis Zouara, deux villes côtières à l’ouest de Tripoli, Mohamed évoque des conditions de détention « dangereuses ». « On nous donnait un peu à manger toutes les 24 heures. On m’a demandé de l’argent pour sortir mais je n’en avais pas. J’ai réussi à m’échapper en cassant la porte. »

Son voisin, assis sur l’un des bancs qui longent le pont de l’Ocean Viking, cesse tout à coup d’observer la carte du monde qui décore le mur face à lui et intervient : « Ils nous ont vendus !, s’exclame-t-il. Si tu n’as pas parlé de ça, tu n’as rien dit sur la Libye ! » (...)

Sur les chantiers de construction, où ils occupent le plus souvent des postes manuels et difficiles, les migrants sont également confrontés à des violences physiques et verbales. « Tu travailles de 8 à 19 heures, sans repos, jusqu’à être épuisé. Tu ne peux même pas uriner. Et à la fin, on ne te paie pas. Tu ne peux rien faire car si tu te plains on te frappe et on te menace avec une arme », raconte Mohamed. (...)

Au milieu de leurs récits, Maïmouna, assise sur le pas de la porte, s’effondre. « Ne pleure pas Maïmouna, c’est terminé ! », lui lance Jamila. Mais elle est inconsolable. Elle essuie d’un revers de la main les larmes qui coulent sur ses joues et humidifient son masque chirurgical. Elle chuchote quelque chose à ses amies, qui traduisent.

« Ils l’ont violée ! Elle dit qu’elle était en prison durant trois mois. Elle est découragée. » À seulement 23 ans, la jeune femme semble ne plus être de ce monde. Son regard vide laisse entrevoir un profond désespoir. Elle ajoute, avant de soulever le revers de son pantalon pour dévoiler sa cheville gauche : « J’ai tenté de m’enfuir. Ils ont voulu me couper le pied avec un couteau. » Une cicatrice de quatre centimètres apparaît. Ses amies semblent la découvrir pour la première fois.

Maïmouna replonge dans un silence douloureux et des pleurs incontrôlés. (...)

Aïcha tente de calmer son bébé, qui ne cesse de gigoter. Après un silence, elle chuchote : « Nous les femmes, ils nous forçaient à coucher avec eux. Ils m’ont violée alors que j’avais accouché il y a peu. Ce sont des bêtes. » (...)