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Marie-Claude Saliceti
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Je suis déjà mort, je n’ai qu’à continuer
Mohamed Abdiwahab. (Cet article a été écrit avec Yana Dlugy à Paris et traduit de l’anglais par Roland de Courson).
Article mis en ligne le 11 juin 2016

MOGADISCIO – Cela fait des années que je couvre des attentats et des combats à Mogadiscio, mais cette fois-ci, c’est complètement différent. Vous pensez peut-être qu’après tout ce temps passé à photographier la mort et la destruction, les attaques ont cessé de m’affecter ? C’est faux. Quand je découvre ce qui s’est passé ce mercredi 1er juin, je n’en crois pas mes yeux.

Je suis en train de jouer au football quand la voiture piégée explose. Cela se produit assez près d’où je me trouve. J’entends un énorme « boum » et je vois de la fumée qui s’élève dans les airs. Alors, je fais comme d’habitude : je cours chercher mon appareil photo. En général je l’ai toujours avec moi, mais quand que je joue en football j’ai peur de me le faire voler, alors pendant la partie je le laisse dans une maison située à deux minutes à pied. Donc je cours à toute jambes, j’attrape mon appareil et je fonce vers le lieu de l’explosion.

(...) Les deux premiers cadavres que je vois sont ceux de gens que je me rappelle avoir aperçus en vie quelques heures plus tôt. Il y a ce vieil homme, qui gît maintenant au milieu de la route… Je regarde autour de moi. Je suis terrifié. Je ne retrouve plus mes repères. J’ai l’impression d’avoir été attaqué au cœur de moi-même.

Tout le monde hurle. On entend des coups de feu. Tout le monde court pour se mettre à l’abri. Personne ne sait exactement ce qui se passe. Personne n’aide personne. C’est le chaos. (...)

Il faut également faire attention à ce qui se passe autour de soi. Les gens deviennent fous. S’ils vous voient en train de prendre des photos, ils commencent à crier, à vous accuser de n’avoir aucune humanité. Ils peuvent devenir vraiment agressifs. Quand je vois des personnes qui ont besoin d’aide, je les aide. Je ne peux pas continuer à photographier quand il y a quelqu’un juste à côté de moi qui crie au secours, comme le type sous la voiture. Mais quand personne n’a besoin d’aide, ou s’il y a d’autres gens qui aident, alors je continue à travailler.

Beaucoup de mes collègues ont été tués. En novembre dernier, je suis parti couvrir une attaque avec un ami. Nous nous sommes chacun mis à l’abri derrière une voiture différente. Il a été réduit en pièces. (...)

Trop de gens sont morts. Beaucoup de gens ont fui. Quelques uns, comme moi, sont encore vivants. Nous parlons souvent de qui sera le prochain. Nous en plaisantons, parfois. Cela peut être n’importe lequel d’entre nous. Cela peut être une explosion, ou une fusillade, ou un accident. Nous sommes prêts. La plupart des gens à Mogadiscio sont prêts. Et si ce n’est pas vous, ce sera votre frère, ou votre sœur, ou votre voisin.

Quand nous revenons d’une attaque, nous allons prendre le thé, ou bien nous allons sur Facebook pour échanger nos impressions. Comment ça s’est passé pour toi aujourd’hui ? Et nous savons tous qu’un jour, ce sera notre tour. Notre tour de mourir.