Je m’appelle Déborah, je suis française, musulmane et il y a quelques jours, j’ai retiré mon voile.
Ce pays a eu raison de mes libertés, de mes envies et de mes choix.
Après 5 ans de bons et loyaux services, j’ai décidé il y a quelques jours d’ôter le foulard que je portais fièrement avant…
Avant…
Avant les humiliations, avant les discriminations, avant l’infantilisation, avant le racisme, avant l’islamophobie, avant les mauvaises rencontres, avant la méchanceté, avant l’épuisement.
La discrimination raciale, je connaissais bien déjà. Mariée depuis 17 ans à un noir, on a pris l’habitude d’être mis à l’écart pour l’emploi, le logement, ou toute démarche administrative. On a appris à toujours faire mieux que les autres, à être meilleurs que les meilleurs pour mériter d’être traités avec équité. On a appris à monter des dossiers sans faille, à prouver continuellement qu’on pouvait nous faire confiance, qu’on était des « gens bien » … On a appris les lois, on a appris qu’elles ne marchaient pas pour tous et on a appris aussi à faire profil bas lors des contrôles policiers pour ne pas risquer à nouveau les coups et les sévices de la Police Française.
Le voile fut une succession de claques en pleine face…
J’ai eu l’impression ces 5 dernières années de devoir me justifier en permanence.
Me justifier pour mon choix, l’expliquer, l’argumenter, le défendre.
Mais pas que !
Non ! J’ai aussi régulièrement dû me justifier pour les attentats du 11 septembre, puis pour tous les actes terroristes de la planète. Oui, puisque pour les simples d’esprit (et ils sont nombreux…) musulmans = terroristes !
Admettons ! Le raccourci peut donc être accepté pour tous ?!
C’est comme si on demandait à un catholique de se justifier pour tous les prêtres pédophiles ! (...)
Ces 5 dernières années, j’ai dû apprendre à mes enfants la tolérance et le respect des choix de chacun tout en vivant en permanence opprimée pour mes choix à moi dans le pays des droits de l’Homme ! Ce même pays qui hurle à la libération de la femme musulmane ! Ah ah ! Quelle ironie !
Ces 5 dernières années, convaincue du bien-fondé de ma liberté, de mon joli foulard et de ma religion aussi pure que bienveillante, j’ai toujours répondu avec douceur, toujours pris de mon temps pour expliquer, détailler, citer des hadiths ou des versets explicites…
Ces 5 dernières années, j’ai toujours souri même quand on m’a blessé. J’ai toujours tourné à l’ironie leurs questions aussi absurdes que rabaissantes… (...)
Si je m’étais énervée à chaque abus, à chaque mauvaise rencontre on n’aurait jamais dit « Cette femme elle pète les plombs ! », non ! On aurait dit « ils sont comme ça ces gens-là… »
Parce qu’en marchant voilée dans ce pays je ne suis pas moi, je suis « ces gens-là »
Avec mon foulard j’étais quand même investie d’une mission de paix. Celle de véhiculer une belle image auprès des adeptes de BFM et de « prouver » que l’Islam est paix et amour !
(...)
Ces derniers mois ont été plus que jamais éprouvants pour moi. J’ai perdu brutalement celle qui était tout pour moi. Quelques semaines plus tard, notre maison a pris feu et nous avons perdu tout ce que nous possédions, juste après, deux contrôles routiers en 7 jours, dans ma propre rue, motivés par un excès de zèle et de discrimination, un gendarme m’a retiré mon permis de conduire me condamnant à me retrouver à pieds avec mes 5 enfants le temps de la procédure.
Nous avons aussi croisé la route de personnes ignobles et sans cœur qui ont horriblement profité de notre gentillesse et de notre générosité exacerbée. Ce genre d’humains qu’on aimerait ne jamais rencontrer tant ils peuvent nous faire perdre foi en l’humanité !
Nous avons été victimes, chaque jour, d’abjectes discriminations sur nos lieux de travail !
Depuis plusieurs mois maintenant je mène un combat invisible mais douloureux.
J’ai dû, il y a quelques jours, choisir par élimination où récupérer de l’énergie pour affronter son départ et toutes nos épreuves.
J’ai éliminé le voile.
Pas parce que je ne suis plus convaincue de son bien-fondé, pas que je ne sois plus en accord avec ce qu’il représente, pas non plus que ma foi ait diminuée mais parce que j’ai besoin de mon énergie pour sortir la tête de l’eau et qu’être une musulmane voilée en France est très, très, énergivore !
Sourire et répondre avec douceur ou ironie alors qu’on a juste envie de sortir la phrase la plus malpolie qu’on connaisse demande une énergie folle… !
Je me bats pour mes enfants, pour leurs rires, leur liberté, je me bats pour mon travail, ma passion, je me bats pour ne pas répondre aux horreurs par l’horreur. Je devais éliminer un combat pour pouvoir affronter les autres. J’ai éliminé le voile.
J’ai éliminé les justifications permanentes, j’ai éliminé les explications longues et houleuses. J’ai éliminé « l’obligation » d’être aimable. J’ai éliminé mon rôle de représentante officieuse de l’Islam en France.
Je m’appelle Déborah, je suis française, musulmane et j’ai retiré mon foulard pour redevenir une musulmane anonyme parce que je n’ai plus la force ni de me battre pour mon droit d’être libre ni de représenter l’Islam avec bienveillance et douceur.