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« Il faut redonner au terme ‘femme engagée’ son ampleur poétique ». Entretien avec Carmen Castillo
Article mis en ligne le 13 mars 2013

Dans cet entretien, la réalisatrice chilienne et ancienne militante du MIR (Mouvement de la gauche révolutionnaire), Carmen Castillo, raconte son expérience militante dans les années soixante-dix au Chili, sous la dictature d’Augusto Pinochet. Elle nous fait part notamment de sa réflexion sur ce que veut dire militer en tant que femme, et sur ce que cela a pu représenter dans ces années révolutionnaires. Entretien réalisé par Bettina Ghio et Naima Di Piero.

En Amérique latine, dans les années soixante et soixante-dix, il était normal de militer depuis l’adolescence, très tôt on était conscients des besoins de l’autre, on se lançait ainsi dans les premiers pas de l’engagement politique. Puis il y a eu effectivement l’engagement à l’intérieur des organisations et des mouvements révolutionnaires. Dans les années soixante, le MIR naît au Chili à la fois du mouvement étudiant, où la place des femmes était très importante, et du mouvement populaire, notamment « Los pobladores sin casa », c’est-à-dire les gens qui arrivaient dans les grandes villes et qui n’avaient pas de logement. Les femmes ont eu un rôle extraordinaire au sein de ce mouvement, car même si la présence masculine était plus forte parmi les paysans, ce sont les femmes qui ont mené le travail d’alphabétisation fait dans le sud du pays. D’une certaine manière, s’engager à l’intérieur d’un mouvement nous semblait être une évidence.

On ne se posait pas la question si on était des femmes et des militantes, on était tous des militants : hommes, femmes, jeunes, ouvriers, paysans, indigènes, etc. La spécificité de ce qu’impliquait d’être femme est venue beaucoup plus tard, en tant que réflexion à l’intérieur du Mouvement. (...)

Mais le véritable moment de réflexion sur la condition de femme au sein d’une organisation militante est venu avec la torture et les camps. Dans l’emprisonnement commence la réflexion sur la spécificité de la torture faite aux femmes.

Après la persécution et la répression des militant.e.s au Chili, après la défaite et ensuite le départ en exil, un grand nombre de femmes militantes arrive en Europe. Elles sont seules, la plupart avec de jeunes enfants, elles sont sorties des prisons et des maisons de torture clandestines ; elles retrouvent alors les mouvements des femmes révolutionnaires en Europe – je parle notamment de Paris – et l’on peut dire que c’est à ce moment-là que commence un véritable travail de réflexion collective sur la spécificité des femmes et le militantisme. (...)

c’était l’absence du politique qui tue et qui mène d’une certaine façon au suicide, à une situation de désarroi complet. Si l’on ne peut pas être femme et militante à la fois, on crève, on se suicide. Il fallait donc mener le combat à l’intérieur du mouvement pour que l’on puisse être considérées en tant que femmes, et tout ce que cela implique : c’est-à-dire des mères, des êtres humains qui souffrent, qui pleurent, qui sont vraiment touchés par la dictature, par la mort et d’un autre côté continuer à faire de la politique, mais non pas simplement dans le rituel de l’exil – du ghetto exilé nostalgique – car cela ne peut être que mortifère. Il fallait, en tant que femmes, passer par tout ce que nous avions spécifiquement subi et nous demander comment nous pourrions nous en sortir et quelle était notre responsabilité à ce moment fondamental – et là je parle en tant que militante – du combat contre le culte à la mort et au sacrifice, mis en place par la logique du tortionnaire. (...)

Pour nous, la rencontre avec le Mouvement Féministe Révolutionnaire, et particulièrement avec toutes ces femmes de ma génération, a été essentielle. Je suis passée de la survie à la vie et de la vie à l’existence, parce que j’ai rencontré ces femmes françaises et ces femmes de la Résistance, plus âgées que moi, avec lesquelles je pouvais discuter des expériences que j’avais vécues. (...)


Il y a eu ensuite les femmes de ma génération et plus jeunes encore
qui se retrouvaient dans les grandes AG à Jussieu ou dans les grandes fêtes au Bataclan, des femmes avec l’expérience militante de mai 68 et qui continuaient à militer dans le Comité Chili. Le Comité Chili était un lieu d’engagement politique gigantesque en France (...)

La reconstruction de l’espace intime en politique nous est venue de cette rencontre-là ; nous sommes devenues des féministes évidemment, mais nous ne nous battions pas seulement pour l’avortement ou l’égalité de chances, nous nous battions quotidiennement à l’intérieur même de l’organisation révolutionnaire pour prendre des places. La clarté devait venir de nous, de l’intérieur et collectivement (...)


Devenir militantes et révolutionnaires, cela signifie que nos engagements se jouent à chaque fois et dans l’action
 ; rien n’est gagné d’avance, la liberté est un acte qui se fait, elle n’est ni un cadeau ni une conquête que l’on fait pour toujours. Moi, personnellement, ça ne m’étonne pas qu’il faille continuer à se battre ; il est désespérant à quel point la manipulation du pouvoir fait que l’on revienne en arrière  : on reprend des lois, on reprend des phases, on nous culpabilise ; c’est ce désespoir, cette rage, qui nous pousse à continuer d’une manière toujours plus lucide. Je crois que ce qu’on nous demande aujourd’hui – aux jeunes, mais même à nous – c’est de garder une lucidité implacable. Le Chili des années soixante-dix était plus facile à élucider : une dictature, qui avait écrasé tous nos droits, nos lois, parmi lesquels ceux des femmes. (...)