« Aucune action pour le climat n’est trop petite », dit Greta Thunberg, interviewée chez elle, en Suède, en visioconférence. Elle souligne l’importance du militantisme écologiste et dénonce les politiciens aux « discussions interminables qui sont rarement suivies d’actions ». Son souhait : que la crise climatique soit, enfin, traitée comme une urgence.
(...) Covering Climate Now — À la conférence Youth4Climate le 28 septembre, en Italie, vous avez employé l’expression « bla-bla-bla » qui est devenue virale. À qui ce « bla-bla-bla » était-il adressé ?
Greta Thunberg — Il visait surtout les personnes qui gouvernent le monde aujourd’hui. J’ai repris des paroles prononcées par de nombreux dirigeants mondiaux, et il m’a paru évident que cette expression les traduisait parfaitement. Je m’adressais donc à un grand nombre de personnes.
En général, les paroles ne m’intéressent pas, on en entend tellement… Bien sûr, elles sont utiles quand elles aboutissent à quelque chose, mais dans le contexte actuel, elles ne servent à rien. Comme nous avons pu le constater depuis des décennies, et comme nous continuons de le constater aujourd’hui, on substitue les paroles à l’action. Ce sont des mots prononcés par les dirigeants pour dire qu’ils font quelque chose, alors qu’en réalité ce n’est pas le cas.
Pouvez-vous citer des dirigeants sur la scène mondiale qui prennent la situation climatique au sérieux et dont les actions sont en accord avec leurs paroles ?
Personne n’est dans ce cas de figure aujourd’hui. Bien sûr, il y a beaucoup d’individus qui souhaitent en faire plus et qui essaient de faire pression de toutes les manières possibles, mais aucun dirigeant mondial ne prend des mesures suffisantes. Ce serait formidable si c’était le cas. Ce serait super, car ils pourraient montrer le chemin aux autres et le monde pourrait les suivre. Imaginez ce qui se passerait si un seul pays commençait à agir comme s’il s’agissait d’une urgence… Mais malheureusement il n’en existe aucun aujourd’hui.
Nous avons pu voir les réactions face au Covid : la pandémie a été qualifiée d’urgence planétaire. Les gens se sont mobilisés et des milliards de dollars ont été investis. (...)
la crise climatique n’est pas traitée comme une urgence. Elle ne l’est pas et ne l’a jamais été.
Si vous conseilliez un dirigeant mondial et qu’il vous demandait : « Greta, selon vous, quelle est la première mesure que je devrais prendre aujourd’hui ? », que lui diriez-vous ?
Une mesure fondamentale serait de commencer à éduquer les gens sur l’urgence climatique, puis d’agir face à cette situation d’urgence. On ne pourra pas réellement changer les choses sans le soutien des populations de la planète. Mais comment avoir leur soutien alors qu’elles ne sont pas au courant de toutes les retombées du dérèglement climatique, et que leurs dirigeants ne considèrent pas la crise comme une véritable urgence ?
Pensez-vous néanmoins que les citoyens sont en avance sur leurs dirigeants, qu’ils sentent que quelque chose de grave est en train de se passer et qu’il faut agir ?
Je crois que oui, et que dans de nombreuses régions du monde, la volonté d’agir des peuples est sous-estimée. Les sondages démontrent que beaucoup plus de personnes que nous ne le pensons souhaitent réellement prendre des mesures face au dérèglement climatique. De ce point de vue, les populations sont en avance par rapport à leurs dirigeants. Mais on entend surtout les paroles de certaines personnes qui font croire que la grande majorité ne souhaite pas qu’on agisse ou prenne des mesures. Ces voix occupent une place médiatique disproportionnée et on leur accorde beaucoup trop d’attention, car ce qu’ils disent n’est pas représentatif de l’ensemble de la population. (...)
Si nous continuons comme ça, la situation ne fera qu’empirer. Beaucoup plus de vies, de moyens de subsistance et d’écosystèmes seront perdus. Et un grand nombre de ces dommages seront irréversibles. C’est clair que des populations en souffrent déjà aujourd’hui, et que la situation ne fera qu’empirer et s’amplifier tant que nous choisirons d’attendre. Il faut comprendre que l’inaction climatique est un choix délibéré. (...)
Les jeunes mènent ce combat depuis si longtemps maintenant, mais il nous faut de l’aide, nous ne réussirons pas seuls. Tout le monde répète que le combat des jeunes est tellement important – et, oui, c’est peut-être vrai – mais ça ne doit pas empêcher les autres d’agir, parce que nous avons besoin d’eux. Nous avons besoin que tout le monde nous aide. (...)
Tous les activistes ont dû passer par des moments où ils se disent : « Je ne peux rien faire, je ne peux rien changer. » C’est le cas pour moi aussi. Mais je crois qu’ensemble nous avons prouvé que ce n’est pas vrai. Lorsqu’on se rassemble pour mobiliser les gens, organiser des événements et mener des campagnes qui peuvent avoir un impact massif, ça peut tout changer, ça peut changer la perception qu’a le public de ces questions. Aucune action n’est trop petite. (...)
Ces COP, telles qu’elles existent actuellement, ne mèneront à rien à moins d’une pression publique massive. Je crois quand même qu’elles ont le pouvoir de changer les choses, puisque tant de personnes s’y réunissent pour trouver des « solutions », quelles qu’elles soient. Dans l’état actuel des choses, ça ne mène à rien, parce que tout ça n’est que du bla-bla-bla : ce ne sont que des négociations et des discours vides, des discussions interminables qui sont rarement suivies d’actions. Mais, pour nous, c’est l’occasion de mobiliser le public, d’attirer l’attention sur la crise, d’expliquer que nous sommes face à une situation d’urgence… (...)
On parle beaucoup de trahison envers les jeunes et les générations futures, mais il y a aussi la trahison des pays les plus riches envers les pays les plus pauvres – des personnes les moins touchées envers celles qui sont les plus touchées. On n’est pas seulement en train de voler l’avenir de nos enfants, on est aussi en train de priver des millions de personnes dans le monde de leur présent. (...)
Les retardataires dans la lutte contre le changement climatique ainsi que les défenseurs du statu quo ont très bien réussi à nous faire croire que ces mesures nous feraient perdre de l’argent. Évidemment, ce n’est pas le cas et, bien sûr, comme nous le savons maintenant, l’inaction nous coûtera beaucoup, beaucoup plus cher. Nous perdrons beaucoup, beaucoup plus que si on agissait. D’ailleurs, c’est étrange que nous ayons toujours cette discussion. (...)
le public doit percevoir le changement climatique comme une urgence, qu’il le reconnaisse en tant que tel. Et c’est ça que nous essayons de faire. (...)
Avec leur pouvoir de communication, les médias peuvent changer les mentalités et, aujourd’hui, ils sont une de mes plus grandes sources d’espoir.
Nous avons pu voir avec la pandémie du Covid, par exemple, que quand les médias ont décidé de la traiter comme une urgence, cela a changé les normes sociales du jour au lendemain. Et si les médias décidaient, avec toutes les ressources dont ils disposent, de changer réellement les choses, d’utiliser leur tribune pour le bien, alors ils pourraient toucher d’innombrables personnes en un rien de temps, avec des conséquences énormes, des conséquences positives. (...)