Ils sont 450 jeunes, entassés dans un squat lyonnais. Ces exilés survivent tant bien que mal, aidés par des riverains. Au collège Maurice-Scève, le froid, l’ennui et les bisbilles liés à la promiscuité et à la pauvreté sont adoucis par l’auto-organisation et la solidarité citoyenne.
Exilé ivoirien, Amara partage une chambre exiguë avec trois compagnons d’infortune. Des matelas défraîchis sont entassés sur le sol. Un vieux réfrigérateur et une plaque électrique sont branchés aux prises murales. Quelques grains de riz, les restes du tiep — un plat africain à base de riz — de la veille, sont au fond d’une casserole. Le fond de l’air est frais, la pièce n’est pas chauffée. Le mur attenant à l’édredon d’Amara est taché par des filets de sang : des vestiges de punaises de lit écrasées. Elles reviennent inlassablement, tous les soirs.
« Quand on a un peu de chance, on arrive à dormir quatre heures, raconte Amara. Mais il y a toujours un bruit ou le froid pour nous tirer de notre sommeil, nous ramener à nos tourments du passé et à la galère dans laquelle on vit. » (...)
De jeunes hommes, délaissés par l’État et les collectivités territoriales, s’entassent par dizaines dans les salles de classes, les bibliothèques et les anciens bureaux administratifs de l’établissement. (...)
« Chaque habitant a son histoire, son fardeau, mais nous avons tous un point commun : aucun d’entre nous n’a quitté son pays par plaisir, dit Amara. Certains d’entre nous viennent de pays où il ne pleut plus, où les bêtes et les récoltes sont devenues trop maigres pour nourrir la population. D’autres ont vécu la mort, des crises politiques et risquent de graves représailles. Les problèmes se cognent entre eux. » (...)
Kévin n’a que 17 ans. Il est « mineur non-accompagné », comme une soixantaine d’autres habitants. Dans l’attente de la reconnaissance de sa minorité, il doit être hébergé par la Métropole de Lyon, scolarisé et avoir accès à des soins, au titre de la protection de l’enfance. Faute d’hébergement au Forum réfugiés — Cosi, l’association chargée de l’accueil des mineurs par la collectivité, il a été orienté vers le squat. Ses autres camarades de chambrée, de jeunes majeurs demandant l’asile, devraient être protégés pendant leurs démarches dès leur enregistrement par la préfecture. Mais les places en Centres d’accueil de demandeurs d’asile (Cada) ne sont pas assez nombreuses et ces exilés sont livrés à eux-mêmes.
« L’État et la métropole laissent des gamins dormir dehors, en-dessous des buissons, alors que des tas de bâtiments restent vides » (...)
Au fil des mois d’occupation, « les habitants et les soutiens ont transformé le bâtiment en lieu d’accueil d’urgence, en lieu de vie qui repose sur l’auto-organisation et la solidarité citoyenne », explique Nicole Smolski, médecin à la retraite. Des riverains ont donné des meubles, de la literie, des vivres, et des volontaires ont proposé des cours de français, des soins ou une aide aux habitants dans leurs démarches administratives. La Métropole a mandaté des associations pour fournir de la nourriture, aider aux travaux et à l’accompagnement juridique. Trois conteneurs Algeco ont ainsi été livrés avec neuf douches et neuf sanitaires. Un compteur électrique a permis aux habitants de se chauffer et de pouvoir cuisiner.
Chaque mercredi soir, tout ce petit monde se réunit en assemblée générale pour améliorer le quotidien des jeunes exilés et établir des règles de vie, écrites sur les murs des couloirs. Des « référents » comme Ibrahim, 18 ans, font le relais avec les habitants qui ne viennent pas aux réunions. (...)
« Les installations sont sous-dimensionnées pour loger 450 jeunes hommes et encore plus avec l’hiver qui se profile », regrette Nicole Smolski. Les toilettes et les douches manquent, les chauffages — pour ceux qui en disposent — sont très aléatoires et les installations électriques sautent régulièrement au moment des repas. Jusqu’à la mi-novembre, 50 habitants dormaient dans un préau traversé par les courants d’air (...)
À l’entrée du collège, un écriteau précise que le collège affiche complet. Mais ces dernières semaines, avec la chute des températures, des dizaines de nouvelles personnes ont toqué à la porte du collège. « Ça nous met dans une situation cruelle, on doit refuser chaque soir des personnes en détresse, déplore Anne Charmasson-Creus, retraitée très impliquée dans le squat. La métropole a demandé aux habitants du collège de ne plus donner refuge à personne mais, dans le même temps, ses services envoient au squat du collège les mineurs qu’ils refusent d’héberger. Qu’ils cessent de s’exonérer de leurs obligations ! »
Sur les quatre bâtiments du squat, l’un reste inoccupé. Hors de question, pour les soutiens, de l’ouvrir. « Nous ne pouvons pas, dit Anne Charmasson-Creus. Si on le fait, on pourrait se retrouver avec 800 personnes et ce serait encore moins gérable qu’aujourd’hui. » (...)
La métropole de Lyon tente, de son côté, de sonner le glas de l’occupation du collège Maurice-Scève. Elle demande l’expulsion immédiate des 450 personnes exilées qui y vivent. Le Tribunal d’instance n’est pas de cet avis. Il a reconnu les carences de la métropole, de la préfecture, du rectorat, de la Ville de Lyon dans l’accueil des personnes migrantes.
Le 24 septembre, le juge a rendu une ordonnance de référé accordant un délai d’une année avant l’expulsion. (...)
Cette décision a été accueillie avec soulagement par Amara. (...)
La métropole n’a pas jeté l’éponge et a fait appel de l’ordonnance le 8 octobre dernier.
Les dernières mesures présentées par le gouvernement vont durcir encore le quotidien des exilés (...)
En France, les exilés n’ont pas le droit de travailler pendant les six mois qui suivent l’enregistrement de leur demande d’asile par l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra). « Cette interdiction nous pousse dans les bras des plateformes de livraison », dit Amadou, l’un des livreurs, qui affirme travailler « avec les papiers d’un livreur français, à qui je dois reverser la moitié de mes gains ». Ce trafic, orchestré par des « dealers de comptes », prend de l’ampleur en France. « On se font voler la moitié de notre travail, mais quel autre choix avons-nous ? » demande-t-il, évoquant un « ennui permanent et du désespoir » devant l’absence de perspective d’emploi, de formation et les récentes annonces du gouvernement. (...)
Les dernières mesures présentées par Édouard Philippe début novembre ne rassurent pas dans les couloirs du collège. Faisant fi des traumatismes vécus par les demandeurs d’asile, le gouvernement a notamment instauré un délai de trois mois de présence en France avant qu’ils puissent avoir accès à la Protection universelle maladie (PUM).
Les habitants et leurs soutiens sont aussi vent debout contre la réforme de la carte d’Allocation de demande d’asile (Ada). (...)
« On se demande quel mal nous avons fait à la France pour mériter ça, interroge Amara. On vit la séparation forcée avec notre pays natal, un voyage périlleux et à l’arrivée, on ne récolte que le mépris, on est poussés dehors comme des moins-que-rien. Ce pays ne nous laisse pas notre chance. »