Le président a eu des mots très durs vis-à-vis des chercheurs en sciences sociales, qu’il juge “coupables” d’une “menace sécessionniste” en France. Le sociologue Eric Fassin, professeur à l’Université Paris 8 Vincennes - Saint-Denis, réagit pour Les Inrockuptibles.
Dans un article du Monde portant sur les craintes de l’Elysée face à une “menace sécessionniste” de la jeunesse dans le cadre des mobilisations contre le racisme, Emmanuel Macron déclare : “Le monde universitaire a été coupable. Il a encouragé l’ethnicisation de la question sociale en pensant que c’était un bon filon. Or, le débouché ne peut être que sécessionniste. Cela revient à casser la République en deux”. Que vous inspirent ces mots ?
Eric Fassin - Quel est le problème qui se pose aujourd’hui avec urgence ? Quand on voit les mobilisations dans le monde entier, il est clair qu’il s’agit du racisme. Et le catalyseur, ce sont les violences policières. Autrement dit, la responsabilité des pouvoirs publics est engagée. Or le président retourne le problème : pour lui, le problème urgent, ce ne sont pas les pratiques racistes, jusqu’au cœur des institutions de la République ; ce sont celles et ceux qui les dénoncent. Au fond, c’est toujours la même démarche : s’en prendre aux lanceurs d’alerte pour s’aveugler à la réalité du problème.
Il y a plus. Le président de la République attise l’anti-intellectualisme. Car dans le même article, il fait la leçon aux historiens : “la guerre d’Algérie reste un impensé” ; et il prétend “se heurter à l’absence d’interlocuteurs.” Les collègues qui travaillent depuis des décennies sur cette histoire et cette mémoire, pour lutter contre “la gangrène et l’oubli”, apprécieront. D’un côté, les universitaires parlent trop ; de l’autre, pas assez. Être responsable, pour le président, c’est sermonner les autres, pour ne jamais assumer sa propre responsabilité.
Enfin, Emmanuel Macron est condescendant : pour lui, si les jeunes “trouvent dans la lutte contre le racisme un idéal”, c’est qu’“ils ont des angoisses sur leurs examens, leurs diplômes et leur entrée dans l’emploi.” C’est dire que leur antiracisme n’est qu’un symptôme, un exutoire, ou une forme de sublimation. Autant de manières de ne pas prendre au sérieux ce qui se passe. (...)
Le président continue de ne pas reconnaître qu’il y a un problème – non pas dans les mots, mais dans les choses. Le problème, répétons-le, c’est qu’une partie de la population n’est pas en sécurité face à la police. Les mobilisations sont suscitées d’abord par cette réalité, et non pas seulement par des discours. (...)
que se passe-t-il aujourd’hui, avec les manifestations en France et ailleurs ? Nous avons une occasion historique de dépasser ce clivage entre un antiracisme blanc et un antiracisme racisé : on le voit bien autour du comité Adama Traoré. Au lieu de s’inquiéter que la jeunesse, en particulier, se mobilise au-delà des lignes de couleur, il faut donc s’en réjouir. Toutes les générations peuvent se retrouver dans ce combat. Et s’il y a surtout des jeunes, c’est donc aux anciens de les rejoindre. (...)
Au fond, l’extrême droite n’a-t-elle pas gagné la bataille pour l’hégémonie idéologique ? En effet, le président, qui prétend s’ériger en rempart, en reprend les termes. Emmanuel Macron choisit de manifester sa sympathie à Éric Zemmour, il consulte Philippe de Villiers, il donne un entretien à Valeurs actuelles, mais il prétend s’inquiéter du sécessionnisme d’universitaires qui dénoncent la racialisation de la société, comme si elles et ils en étaient “coupables”. Bref, il a choisi son camp. Reste à savoir si les électeurs ne risquent pas, une fois encore, de préférer l’original à la copie. (...)
Au fond, l’extrême droite n’a-t-elle pas gagné la bataille pour l’hégémonie idéologique ? En effet, le président, qui prétend s’ériger en rempart, en reprend les termes. Emmanuel Macron choisit de manifester sa sympathie à Éric Zemmour, il consulte Philippe de Villiers, il donne un entretien à Valeurs actuelles, mais il prétend s’inquiéter du sécessionnisme d’universitaires qui dénoncent la racialisation de la société, comme si elles et ils en étaient “coupables”. Bref, il a choisi son camp. Reste à savoir si les électeurs ne risquent pas, une fois encore, de préférer l’original à la copie. (...)
quand le ministre de l’Éducation, Jean-Michel Blanquer, a annoncé qu’il allait porter plainte contre Sud-Education qui organisait un atelier sur le “racisme d’État” : à l’Assemblée nationale, il a été accueilli par une ovation sur tous les bancs, jusqu’à Marine Le Pen.
Les journaux et magazines réputés de gauche reprennent souvent cette rhétorique du communautarisme : au fond, les “nouveaux antiracistes” seraient… des racistes. Ne parlent-ils pas de race ? C’est refuser d’entendre ce que l’on ne cesse de répéter : les racistes parlent des races (blanche, noire, juive, etc.) ; les antiracistes parlent de la race au singulier (pour nommer un mécanisme social qui assigne les autres à l’infériorité). (...)
Le monde universitaire n’est pas épargné ; on y retrouve un lexique médiatique, y compris chez ceux qui critiquent d’ordinaire les médias (“indigénisme”, “gauche identitaire”, “communautarisme”, etc.). Au nom de la République, ou du marxisme, ou (non sans paradoxe) des deux, on s’en prend à “l’indigénisme” d’une supposée “gauche identitaire”, en refusant d’entendre que la dénonciation des discriminations relève de logiques universalistes : il en va de l’égalité, tout simplement. Il y a des collègues qu’exaspèrent les travaux sur la “question raciale” ; pourtant, ce n’est pas un “filon”. Il n’y a pas grand-chose à gagner (sinon, nous serions en plus grand nombre !), et beaucoup de coups à prendre. (...)
ce qui “casse la République en deux”, ce sont les discriminations raciales et les politiques de racialisation, et pas les personnes qui se battent contre elles.