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Mediapart
En Serbie, un méga-projet minier suspendu après des semaines de mobilisation
Article mis en ligne le 27 décembre 2021

Ce devait être la plus grande mine de lithium d’Europe. Jeudi 23 décembre, Rio Tinto, le géant minier à l’origine de ce méga-projet, a annoncé sa suspension. La mobilisation citoyenne a porté ses fruits, à quelques mois d’élections cruciales pour l’autoritaire Aleksandar Vucic.

Une production annuelle de 58 000 tonnes de carbonate de lithium, 160 000 tonnes d’acide borique, 255 000 tonnes de sulfate de sodium… Ces chiffres vertigineux étaient le produit escompté de l’exploitation de la vallée du Jadar, région de l’ouest de la Serbie où le géant minier Rio Tinto a découvert, en 2004, des gisements de minerais exceptionnels. Des quantités telles que la multinationale anglo-australienne estime qu’il y a là 10 % des réserves de lithium de la planète – un minerai actuellement extrait principalement des terres d’Amérique du Sud.

Jeudi 23 décembre cependant, la direction de la branche serbe de l’entreprise a mis entre parenthèses ce juteux chantier aux conséquences environnementales dévastatrices. Acculée par des semaines de protestation de la société serbe, et par deux décisions politiques défavorables au développement du groupe minier, la cheffe exécutive de Rio Sava Exploration, Vesna Prodanovic, a annoncé la suspension du projet. (...)

Suspension mais pas abandon : « Notre priorité est de reconsidérer en détail et éventuellement d’améliorer les solutions techniques envisagées, a précisé Vesna Prodanovic. Nous voulons appeler à un dialogue public, afin de familiariser les habitants avec tous les aspects de notre projet. » Aucune mention de cette suspension n’apparaît d’ailleurs sur le site de la multinationale, qui continue de vanter le projet « Jadar » et d’afficher un démarrage de la construction en 2022 pour « une production commercialisable attendue en 2026 ». (...)

Difficile de croire cependant que Rio Tinto pourrait davantage convaincre, tant la mobilisation de ces dernières semaines a pris de l’ampleur dans le pays et ce, bien au-delà de la région concernée – des terres rurales situées à 150 km de Belgrade, non loin de la frontière avec la Bosnie. Des routes coupées, des manifestations dans une quarantaine de villes, des rassemblements répétés de week-end en week-end dans la capitale : depuis fin novembre, d’innombrables personnes se sont mobilisées contre le projet d’extractivisme de l’entreprise minière, à l’appel, notamment, du réseau des associations écologiques du pays (SEOS), comme le racontait Le Courrier des Balkans dans un reportage au cœur de l’un de ces rassemblements. (...)

« Il aurait fallu réaliser une étude d’impact avant de permettre les forages. Tout a été fait au mépris des lois sur la construction et l’agriculture », dénonçait Marijana Petković, membre du collectif Ne damo Jadar.

Au total, ce sont 300 km² de terres, vingt-deux villages et près de 20 000 habitants qui allaient être touchés par cette gigantesque mine très consommatrice d’eau et d’espace, comme le veut le principe d’extraction du lithium : le minerai, présent dans des eaux saumâtres souterraines, est extrait, après pompage des nappes phréatiques, par un système d’évaporation d’eau dans de grandes bassines à ciel ouvert.

Rio Tinto n’est en outre pas réputé pour ses bonnes pratiques. L’entreprise a plusieurs scandales à son actif (...)

Le conseil municipal de Loznica – la commune dont dépend le site en question –, mais aussi le parlement de Serbie ont fini par rejoindre la semaine dernière la mobilisation citoyenne, rapporte The Guardian (...)

L’opposition à ce méga-projet tiendra-t-elle ? En face, les intérêts financiers pèsent lourd. Depuis dix-huit ans qu’il a découvert le site, Rio Tinto a dépensé 450 millions de dollars pour son développement. Et en juillet dernier, comme on peut le lire sur la page Internet de l’entreprise, le groupe minier a acté un financement de 2,4 milliards de dollars pour son exploitation. (...)

Présent dans les batteries, en particulier celles des voitures électriques, le lithium est un minerai clé des technologies à l’œuvre dans nos sociétés. Tout comme le borate, qui entre dans la conception actuelle des panneaux solaires et des éoliennes. Ces deux matériaux sont vus par beaucoup comme ceux de l’avenir pour la transition énergétique et un monde décarboné. Cette présentation des choses, focalisée sur le passage au tout-électrique, néglige cependant l’impact environnemental massif du recours aux terres rares.

Une chose est sûre : en l’état actuel, d’un point de vue financier, de tels chantiers sont rentables. Avec le « Pacte Vert » lancé par la Commission européenne, la conception de véhicules diesel doit s’arrêter dès 2035 pour les fabricants du continent. (...)

le 3 novembre se tiennent en Serbie les élections municipales et législatives. Vucic joue là sa réélection.

Or les préoccupations écologiques sont de plus en plus prégnantes en Serbie comme dans les autres pays des Balkans, expliquaient récemment à Mediapart des activistes de passage à Paris. Le mouvement Ne Davimo Beograd (« Ne noyez pas Belgrade »), s’oppose ainsi à un projet d’aménagement privé des berges de la Save qui traverse la capitale, le retraitement des déchets industriels datant de l’époque yougoslave a surgi dans le débat public, et au total, une trentaine de collectifs sont mobilisés contre l’ouverture d’autant de nouvelles mines dans le pays. (...)