(...) À Ustikolina, les prunes à chair jaune que Jasmina saupoudre de sucre représentent bien plus que de simples fruits confits. Si les collines qui dominent les mystérieuses eaux vertes de la Drina regorgent aujourd’hui de fruits et de légumes, le village revient de loin.
« Vous savez, après la guerre des années 1990, il n’y avait plus rien ici, raconte Jasmina. Tout avait été détruit et la végétation avait tout envahi. C’était vide. » La région de Goražde [« Gorajdé »] a été le théâtre des pires atrocités qui ont ensanglanté la Bosnie durant l’explosion de la Yougoslavie, le conflit le plus meurtrier en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale. Entre 1992 et 1995, la ville a été assiégée par les forces des Serbes de Bosnie. Dirigées par le sinistre Ratko Mladic, ces dernières ont méthodiquement appliqué un processus de nettoyage ethnique à la région, en massacrant les populations musulmanes. « Le père de mon mari a été tué ici, tout comme sa mère, poursuit Jasmina. Avec mon mari, on a dû quitter la région pendant quatre ans. On est revenus au village il y a un peu moins de 19 ans. » (...)
Drapeaux différents selon les localités, maisons en ruine, cimetières des bords des routes… Les conséquences de cette guerre suicidaire qui a déchiré les Slaves du sud [« yougoslaves »] s’affichent partout dans la Bosnie de 2019. À Ustikolina, il suffit de grimper sur les collines, à quelques dizaines de mètres de la maison de Jasmina, pour découvrir une clôture et des fils barbelés. Le village se situe sur la « frontière » intérieure qui divise aujourd’hui le pays entre République serbe et Fédération de Bosnie-Herzégovine. Illustration de l’échec de la communauté internationale à mettre un terme au conflit, les institutions du pays ont entériné les principes « ethniques » des chefs de guerre. (...)
Les discours nationalistes des dirigeants politiques continuent d’alimenter les divisions entre Serbes, Croates ou Bosniaques. Une propagande haineuse que n’écoute plus Jasmina : « Bien sûr qu’il y a des Serbes ici, assure-t-elle. On vit normalement, on se parle, il n’y a pas de problème. C’est un truc de politiciens de jouer la carte nationaliste, seulement pour garder le pouvoir. Mais moi, ça ne m’intéresse pas, je ne veux pas savoir de quelle nationalité sont les gens. C’est quelque chose d’un autre siècle ça. » Jasmina préfère semer des graines et parler des ponts qui rassemblent les différentes communautés. (...)
« Cette coopérative, c’est un monde qui, petit à petit, commence à émerger »
La nouvelle vie du village, ce sont les femmes qui en sont à l’origine. « La désindustrialisation, la guerre… les hommes ont accusé le coup du processus de transition post-Yougoslavie, explique Eugenio Berra. Et dans le cas de cette coopérative, beaucoup de femmes se sont retrouvées veuves et ont dû penser à l’avenir de leur famille. C’est pourquoi ce sont surtout les femmes qui se sont retroussé les manches pour essayer de redonner vie à leur communauté. » Pour que ces changements s’inscrivent dans la durée, elles ont réappris des savoirs et des pratiques agricoles anciens, malmenés par l’industrialisation à marche forcée du socialisme yougoslave (1945-1992). La haute vallée de la Drina renoue ainsi avec sa tradition fruitière et les essences autochtones, comme les pruniers, reprennent racine. Cet environnement et ces produits sains commencent même à attirer les touristes. (...)
Si la coopérative Émina est un succès, elle reste une initiative encore rare dans une Bosnie bien mal en point économiquement. (...)
Dans son rapport 2018, la Commission européenne assurait être « préoccupée par la corruption généralisée » de ce pays candidat à l’entrée dans l’UE. Un constat que ne peut que partager Jasmina. « Il y a trop de corruption malheureusement, dit-elle. Les gens doivent se battre seuls parce que les politiciens ne pensent qu’à leur propre intérêt. »
Dans un État constamment paralysé par la rente de ses dirigeants nationalistes, les femmes d’Ustikolina ne manquent pas de courage pour faire vivre leurs terres et garder espoir dans l’avenir. Un espoir qu’ont perdu beaucoup de jeunes Bosniens. Désabusés, ils préfèrent quitter le pays. Comptant aujourd’hui trois millions et demi d’habitants, la Bosnie a perdu plus d’un million de personnes depuis 1992.