Les bateaux de croisière mettent le cap sur le pôle Sud, menaçant cette terre de paix et de science. Beaucoup appellent à un durcissement de la réglementation.
C’est l’histoire d’un jeune navigateur breton intrépide, parti sillonner en voilier pendant plus de deux ans les mers du monde entier, du Grand Nord arctique à la péninsule antarctique. Il a régulièrement posté ses aventures sur Facebook, suivi par des milliers de fans, et même par la presse, séduite par cette expédition en solitaire. Pas complètement en solitaire en fait, puisque sa poule Monique, rencontrée lors d’une de ses premières escales, l’a accompagné durant tout son périple.
Il l’a filmée et photographiée sous tous les angles, y compris en train de courir gaiement sur la glace australe. Un spectacle insolite qui n’a pas du tout fait rire les scientifiques. « Dans une région aussi fragile, c’est un acte totalement inconscient. Une poule peut transmettre des maladies aux populations de manchots, notamment la grippe aviaire, s’agace Jérôme Chappellaz, directeur de l’Institut polaire Paul-Émile Victor (Ipev). Plusieurs centaines de touristes avertis des précautions à prendre paraissent moins dangereux pour l’environnement que des initiatives individuelles et irréfléchies comme celle-ci ! » Le jeune pionnier s’en est tiré avec une interdiction d’accès à l’Antarctique pendant cinq ans, sanction prononcée par les Terres australes et antarctiques françaises (TAAF) qui représentent la France sur place, en Terre Adélie.
Cette histoire de poule peut paraître dérisoire au regard des menaces qui pèsent sur l’Antarctique, à commencer par un réchauffement climatique accéléré. Mais elle illustre aussi le casse-tête que représente la protection de cette région, la dernière sur Terre à rester inhabitée, quasi vierge par endroits, mais hautement vulnérable.
Entré en vigueur en 1998, le Protocole sanctuarise le continent antarctique, devenu « réserve naturelle consacrée à la paix et à la science » où toute extraction de ressources minérales est interdite (au moins jusqu’en 2048) et où toute activité doit « faire l’objet d’une étude d’impact sur l’environnement ». Un cas de gouvernance internationale unique, qui a gelé les prétentions territoriales antérieures1. (...)
50.000 touristes par an, le double attendu d’ici 2035 (...)
une grande partie des croisières se concentre sur la péninsule antarctique et les îles environnantes, car c’est la zone la plus accessible (à deux jours en mer d’Ushuaïa en Argentine ou de Punta Arenas au Chili), et parce qu’elle est riche en faune à observer et en stations scientifiques à visiter. Selon une étude publiée en février 2016, plus de 76% des débarquements de touristes se sont faits en 2012-2013 sur une surface n’excédant pas 200 hectares. De ce point de vue, on peut redouter des nuisances potentielles propres au tourisme de masse, d’autant que la zone la plus fréquentée est aussi la plus affectée par le réchauffement. Or, les spécialistes estiment que le nombre de touristes va doubler d’ici les quinze prochaines années, à quelque 100.000 par an.
« Une nouvelle approche »
Une perspective assez préoccupante pour que l’Association internationale des voyagistes antarctiques (IAATO), ainsi que plusieurs États –Pays-Bas, Royaume-Uni, France, États-Unis et Nouvelle-Zélande– décident d’organiser une conférence pour définir « une nouvelle approche » du problème. Cette conférence, qui se tient actuellement à Rotterdam (du 3 au 5 avril) réunit aussi les organismes de recherche et les ONG environnementales, ainsi que des représentants des autres pays membres.
Trois thèmes sont sur la table : la croissance future du tourisme ; la diversification des activités touristiques (qui, de plus en plus, ne se limitent plus aux débarquements en zodiac mais aussi à des virées en hélicoptère, ski, escalade, kayaks de mer, plongée sous-marine, etc.) ; et enfin, « le renforcement des moyens pour faire respecter la réglementation actuelle », session au cours de laquelle sera également abordée la question du tourisme illégal.
De nombreux spécialistes craignent donc désormais que l’afflux de touristes ne devienne, à terme, ingérable dans cet environnement extrême, imprévisible, et dénué d’infrastructures permanentes. (...)
Autorégulation des tour-opérateurs
Regroupés dès 1991 au sein de l’IAATO, les armateurs et les tour-opérateurs actifs en Antarctique ont élaboré et enrichi au fil des ans leur propre code de conduite : décontamination des bottes et vêtements, conservation à bord des déchets et eaux usées, limitation à 100 du nombre de touristes autorisés à débarquer ensemble sur un site (pour trois heures maximum), distance minimale avec les animaux, interdiction de procéder à des débarquements pour les bateaux transportant plus de 500 personnes (un plafond réduit à 200 sur certains sites).
L’armateur norvégien Hurtigruten (dix-sept navires) mise gros sur les croisières polaires, tout en se revendiquant champion de l’écologie. (...)
les commandes de bateaux de croisière battent actuellement tous les records, particulièrement à destination des pôles. Parallèlement, on s’attend à voir de plus en plus de paquebots de 1.000 à 3.000 cabines investir l’Antarctique, bien qu’ils n’aient pas le droit de proposer des haltes sur le continent. (...)
Actuellement, l’IAATO compte une grosse centaine de membres, dont de nombreuses agences de voyages et quarante-six opérateurs de navires. Si l’un d’eux enfreint les règles fixées par l’organisation et que celle-ci l’apprend ou le constate, il encourt l’exclusion, ce qui ne lui interdit pas de continuer ses activités, mais sera préjudiciable à son image. « Nos chefs d’expédition savent qu’ils peuvent se faire mal noter par l’IAATO, c’est très dissuasif », assure la directrice d’Hurtigruten.
Cette autorégulation volontaire a semblé, jusqu’ici, convenir aux instances du Traité. Selon Anne Choquet, enseignante-chercheuse en droit à l’École supérieure de commerce de Brest et membre de la délégation française, elle a cependant ses limites : « L’IAATO fait du bon travail, mais ses règles ne sont pas contraignantes et n’ont donc pas valeur de certification », critique-t-elle. D’ailleurs, un tour-opérateur n’est nullement obligé d’adhérer à l’IAATO même si, pour le moment, la plupart le font. Pour elle, « les États doivent reprendre la main car la contrainte ne peut venir que d’eux ». Le Traité a d’ailleurs repris à son compte une ou deux des pratiques de l’IAATO, telle l’interdiction de débarquement pour les gros bateaux. Et l’Organisation maritime internationale a banni le fuel lourd autour du continent, à la suite du naufrage de l’Explorer.
« Mais en général, faute de disposer d’une police, nous ne pouvons rien faire d’autre que croire les tour-opérateurs sur parole, déplore Jérôme Chappellaz. Pour le moment, nous n’avons donc pas les moyens d’encadrer les pratiques, ni de sanctionner les infractions. » (...)
Jacky Bonnemains, porte-parole de Robin des Bois, une des rares ONG françaises à s’intéresser au dossier, est encore plus alarmiste. « Nous assistons depuis une quinzaine d’années à une croissance exponentielle du tourisme polaire et, surtout, à un saut technologique important, avec des bateaux de plus grande capacité et l’apparition de brise-glaces, dénonce-t-il. Le modèle de l’aventure en milieu extrême sur des navires rustiques est aujourd’hui dépassé par les offres programmées de l’industrie du tourisme. »
Il cite ainsi Le Ponant, « compagnie que nous avons d’abord vue d’un bon œil en raison de ses bateaux de taille modeste, de son positionnement haut-de-gamme, de sa logistique et de sa charte exigeante. Mais force est de constater que, depuis quelque temps, malgré toutes ses précautions, elle accumule les pépins », ajoute-t-il, évoquant l’incendie d’un de ses bateaux (sans victime) au large des îles Malouines en 2015, l’immobilisation en décembre dernier au Chili du Soleal pour cause d’avarie (entraînant l’annulation de plusieurs croisières) ou le demi-tour que le Soleal et le Boreal ont dû faire l’été dernier, en Arctique cette fois, « en raison de mauvaises anticipations météo ».
Il ne s’agit pas pour lui d’accabler Le Ponant, armateur considéré dans le secteur comme plutôt éthique et rigoureux –nous n’avons hélas pu parler à aucun de ses dirigeants– mais de dénoncer « la surenchère dans l’exceptionnel, alors que les moyens de sauvetage sont insuffisants ».
Observateurs à bord ou numerus clausus ?
Ni la plupart des ONG, ni les États ne demandent l’interdiction totale du tourisme en Antarctique, ou ne semblent considérer cette hypothèse comme réaliste. Il faut donc le contenir et le gérer, mais comment ? (...)
« Ni les Chinois, ni les Américains, ni les Russes ne veulent plus entendre parler de règles communes », constate Laurent Mayet, président du think tank Le Cercle polaire. (...)
.