Pourquoi cet intérêt pour l’écoféminisme ?
Le CADTM est un réseau qui s’intéresse non seulement à la dette, mais qui tente de lutter contre toutes les formes d’oppression et de domination. Il ne s’agit pas seulement de les considérer séparément (le patriarcat, la dette écologique, la dette publique...) mais il est essentiel de comprendre comment ces oppressions s’enchevêtrent, d’adopter une posture intersectionnelle et décoloniale, car les rapports sociaux inégalitaires, qu’ils soient de genre, de race, de classe, entre Nord et Sud ; s’imbriquent.
Et justement, l’écoféminisme est un mouvement, une lutte, une pensée qui fait ce lien. On ne peut pas être anti-capitaliste, lutter contre le système dette sans être féministe, voire même sans être écoféministe. C’est un mouvement qui rassemble des critiques que nous portons au sein du réseau CADTM, mais sans toujours réussir à les aborder de façon conjointe. Nous avions donc vraiment envie de nous pencher sur l’écoféminisme. Ce mouvement offre de nombreux outils pour penser, pratiquer les alternatives et réaffirmer que l’on ne peut pas combattre la destruction de l’environnement et l’exploitation des femmes séparément car elles font partie d’une seule et même logique, qu’elles sont deux piliers de l’accumulation capitaliste. En plus, on y reviendra, l’écoféminisme offre des éléments importants pour l’analyse et l’abolition des dettes illégitimes, car oui on peut lier écoféminisme et dette ! (...)
qui se rappelle qu’avant le XVIe siècle, les femmes d’Europe travaillaient, étaient majoritaires dans certains corps de métiers, faisaient partie de coopératives d’artisans et artisanes, étaient propriétaires de terres, médecins, etc ? Personne (ou du moins très peu de personnes). En fait, au fil de l’implantation du capitalisme (qui prend place dans un contexte de crise religieuse et politique), elles disparaissent de la sphère publique et celles qui résistent sont persécutées, notamment à travers la chasse aux sorcières. Les femmes n’ont pas commencé a travailler durant le dernier siècle comme on l’entend souvent. Et il y a toujours eu des femmes moins privilégiées qui n’ont jamais arrêté de travailler d’ailleurs.
La transformation des modes de production (moins collectifs, salariés, monétaires…) a créé la séparation entre ce qui est considéré comme « productif », générant du revenu, ou « improductif », et hiérarchise ces activités qui deviennent de plus en plus genrées. À ce moment-là, on observe une réaffirmation des normes patriarcales (femmes mères et épouses, délicates, flexibles, féminines, faibles...) qui participent au cantonnement des femmes dans certaines activités peu valorisées. Le capitalisme, ayant besoin de dévaloriser pour accumuler, se sert de ces normes et les accentue !
L’avènement du capitalisme a donc renforcé, transformé le patriarcat et a participé à la création de la division sexuelle du travail telle qu’on la connaît aujourd’hui.
L’exploitation par le travail est essentielle au capitalisme ; mais ce que de nombreux marxistes et autres analystes ont oublié dans leurs analyses c’est l’existence des rapports de genre au sein des rapports salariés et de classe. Autrement dit, que l’exploitation se fait aussi par le travail gratuit (qui est bien du travail) et qu’il existe donc une exploitation spécifique et accrue envers les femmes.
Il y a le travail salarié bien sûr, qui comporte de nombreuses discriminations (l’inégalité salariale, le cantonnement des femmes dans des secteurs sous payés et dits « féminins », les temps partiels, etc). Mais il y a aussi le travail gratuit, de soins aux autres, de soutien, le travail domestique... qui rend possible la reproduction sociale et les conditions de vie. Les femmes, prenant en charge plus de la moitié du travail mondial pour moins de 10 % des revenus sont en vérité « le vrai prolétariat ». (...)
il ne nous paraît pas intéressant d’avoir la possibilité de devenir « comme des hommes », d’exploiter, d’avoir un gros salaire, de donner des ordres, de « s’émanciper » au détriment d’autres moins avantagées, comme des femmes des Suds, des femmes migrantes, précaires, à qui on refile, soit dans des zones franches des Suds, soit comme domestiques et travailleuses précaires, les pires boulots.
Ce que l’on constate ces dernières années avec la globalisation néolibérale c’est une réorganisation du travail de production et de reproduction, sur base de l’appropriation du travail des femmes des Suds afin d’assurer la reproduction et le confort des populations des métropoles. Encore une fois, ce sont les groupes les plus marginalisés, dont le capitalisme a détruit les moyens de subsistance, qui prennent en charge sous forme de travail gratuit et sous-payé (dans le secteur du care, des services, de la domesticité) la reproduction sociale de la société, à laquelle on n’attribue que très peu de valeur. En s’émancipant en tant que « femmes » tout en fermant les yeux sur d’autres rapports de force, on ne fait que déplacer les dominations.
Ce qu’il faut, ce n’est donc pas l’accès des femmes à des postes et sphères de pouvoir, à des hauts salaires mais plutôt la destruction des structures de pouvoir et à une redistribution radicale du travail de production et de reproduction. (...)
La volonté de contrôler tout ce qui est producteur et reproducteur, constitue donc un enjeu de pouvoir énorme, ainsi que de contrôle politique et économique. (...)
le drame écologique n’est pas seulement le résultat du capitalisme, mais aussi d’une logique patriarcale qui justifie la dévalorisation et l’exploitation de ce qui est considéré comme « féminin ». (..)