La Bergerie des Malassis (Seine-Saint-Denis) a été coconstruite par les habitants, au pied des HLM et dans l’enceinte de l’école, où elle apporte nature et lien social. Mais la rénovation du quartier prévoit le déménagement de la fermette pour laisser place à des immeubles et une plus grande école.
Gilles Amar, berger de cet insolite troupeau, a commencé par des ateliers dans un jardin en pied d’immeuble, en 2008. « Mais dès le départ on a voulu sortir de l’écrin du jardin pour intervenir dans tous les espaces verts du quartier », raconte-t-il. Son association, Sors de terre, a acheté trois bêtes en 2011. « C’était compliqué de garder les animaux dans le jardin. On a demandé à la directrice de l’école maternelle Pêche d’Or si on pouvait les mettre dans l’école pour les grandes vacances. » Les bêtes n’en sont jamais reparties. Les brouteurs se sont même faits une place dans la friche voisine. « On a ouvert la grille, on a fait rentrer les gens. Puis on a construit la bergerie avec les habitants du quartier », poursuit Gilles.
Peu à peu, le troupeau et son berger ont conquis humains et territoire. L’association Sors de terre organise des ateliers avec la maternelle mais aussi le collège voisin, les compagnons d’Emmaüs, des Roms, des enfants handicapés… « On fait des ateliers à l’année, qui fabriquent un paysage. Tout ce qui est là, à la bergerie, est issu d’ateliers. On ne fait pas que grattouiller la terre », insiste-t-il. Avec lui, les habitants se sont empuissantés et sont devenus acteurs de l’aménagement de leur quartier.
Le projet : des immeubles à la place des pelouses et des marronniers
Dans les interstices de la ville, sans jamais de convention avec la municipalité, Gilles Amar a ainsi créé un espace unique, hors cadre, où chacun circule comme chez soi. (...)
le projet de rénovation du quartier de la Mairie doit toucher les parcelles de l’école, ainsi que celle occupée par la bergerie. Selon les plans du promoteur Eiffage, deux nouveaux immeubles de sept étages devraient s’élever à la place des pelouses et des marronniers. L’école maternelle devrait être détruite, reconstruite et agrandie pour passer de cinq à dix classes, et s’accompagner d’une nouvelle crèche et d’un centre aéré. La bergerie, elle, serait déplacée. Elle resterait dans le quartier mais ne serait plus accolée à l’école et devrait se défaire de ses bâtiments auto-construits, s’assagir dans des bâtiments de béton et un enclos bien marqué.
« La bergerie est un vrai plus pour le quartier et pour l’école »
Une décision qui ne passe pas. « Ils nous ont proposé un terrain de 800 mètres carrés, alors qu’aujourd’hui on en occupe 6.000, ça craint, conteste Gilles. On n’est pas opposés à la reconstruction de l’école et à la crèche, mais on veut que cela reste une ferme-école, c’est une question d’égalité des chances. Et on est opposés aux deux bâtiments d’Eiffage. » Depuis le mois de septembre, régulièrement, des concerts de soutien se tiennent à la Bergerie le week-end, le prochain aura lieu ce vendredi soir. « On a une pétition avec 1.300 signatures sur place à la bergerie, dont 90 % de Bagnoltais », avertit-il.
Le personnel de l’école Pêche d’or soutient le maintien de la bergerie à ses côtés, tout en réaffirmant le besoin d’une nouvelle école plus grande. Même sentiment chez les parents d’élèves. (...)
Fin 2018, les élus ont voté une subvention de 360.000 euros et un bail de 18 ans pour l’association Sors de terre, en échange de la construction d’une nouvelle bergerie sur une parcelle municipale. « Puis début septembre, M. Amar nous a annoncé qu’il ne souhaitait plus déménager. Nous avons donc commencé à réfléchir avec les services de la Ville à des solutions. Mais la bergerie n’est pas menacée et ne sera pas expulsée », rassure-t-il.
« La terre disparaît, l’espace public disparaît, ils sont en train de détruire le lien social »
« Ça n’a jamais roulé avec la Mairie », constate Gilles. Il est bien décidé à ne pas laisser place à Eiffage. (...)
Au final, l’opération de « renouvellement urbain » du quartier Blanqui remplacerait deux barres d’immeubles, une école et une bergerie par neufs immeubles de sept étages, une école agrandie et une crèche. « La terre disparaît, l’espace public disparaît, ils coupent les arbres, c’est un mode de vie qu’ils sont en train de détruire, dit Gilles. Les cités, c’est notre patrimoine à nous, ils sont en train de détruire le lien social. »
« Ici c’était bien avant, il y avait deux petites résidences de quatre étages, des espaces verts, la rue était fermée à la circulation, il y avait un esprit village, témoigne Isabelle, gardienne de l’école Pêche d’or, habitante du quartier depuis 33 ans. Maintenant, les immeubles font sept étages et ils ont tout clôturé, même les espaces de verdure en pied d’immeuble ! » (...)
Alors que la campagne municipale s’annonce, et sachant que la bergerie est soutenue par les habitants, élus et militants politiques tentent d’apaiser le débat. « La bergerie est un symbole, prévient de son côté Gilles. Maintenant on ne va pas lâcher. »