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Marie-Claude Saliceti
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Slate.fr
Des femmes et des hommes témoignent de leurs expériences professionnelles dans le milieu de la communication et de la publicité, entre misogynie, homophobie et racisme.
Article mis en ligne le 13 mars 2019

Après la Ligue du LOL, on n’a pas assez enquêté sur le milieu de la com’, il est temps d’y remédier

Si la présence de journalistes de médias de gauche dans la Ligue du LOL a choqué, la présence à quasi égalité de communicants dans le groupe de cyber harceleurs n’a été que peu relevée, encore moins questionnée. Pourtant la Ligue du LOL n’a rien d’anecdotique dans un milieu professionnel encore largement empreint de sexisme, et majoritairement régi par un entre-soi masculin. Ce qui s’est passé sur internet s’avère être une norme dans un milieu qui a la fâcheuse tendance de tout pardonner sous couvert de génie et de « cool ».

Le harcèlement au travail et le sexisme sont présents dans tous les milieux professionnels. Certes. Mais dans le monde de la publicité, les harceleurs sont ceux qui choisissent et impriment des représentations dans l’imaginaire collectif, influencent des comportements d’achat, façonnent les normes et la culture à coup de punchlines. Alors que dit le silence du monde de la communication ? En quoi la domination masculine dans les agences est en fait l’affaire de toutes et tous et sur quels mécanismes repose-t-elle ? (...)

Si la présence de journalistes de médias de gauche dans la Ligue du LOL a choqué, la présence à quasi égalité de communicants dans le groupe de cyber harceleurs n’a été que peu relevée, encore moins questionnée. Pourtant la Ligue du LOL n’a rien d’anecdotique dans un milieu professionnel encore largement empreint de sexisme, et majoritairement régi par un entre-soi masculin. Ce qui s’est passé sur internet s’avère être une norme dans un milieu qui a la fâcheuse tendance de tout pardonner sous couvert de génie et de « cool ».

Le harcèlement au travail et le sexisme sont présents dans tous les milieux professionnels. Certes. Mais dans le monde de la publicité, les harceleurs sont ceux qui choisissent et impriment des représentations dans l’imaginaire collectif, influencent des comportements d’achat, façonnent les normes et la culture à coup de punchlines. Alors que dit le silence du monde de la communication ? En quoi la domination masculine dans les agences est en fait l’affaire de toutes et tous et sur quels mécanismes repose-t-elle ? (...)

Omerta chez les communicants

Durant les deux premières semaines de l’affaire, le silence est resté assourdissant côté industrie. Quid du témoignage de harcèlement pourtant accablant de @LeReilly, par d’autres communicants ? Les réactions pour écarter les éléments de la Ligue du LOL auxquelles les agences sont associées sont restées discrètes. Publicis Consultant a rapidement mis à pied Renaud Loubert-Aledo, mais aucune réflexion n’est amorcée. De la révélation d’un cas de harcèlement organisé, la Ligue du LOL est pourtant devenue une occasion de faire l’examen de la misogynie systémique d’un secteur (...)

Seule la publicitaire Christelle Delarue, à la tête de sa propre agence, a réagi au début de l’affaire avec une tribune dans Le Monde titrée « Mes sœurs et moi, filles de pub, survivons à vos torts sans pouvoir nous en détacher », un texte pour prévenir « qu’il n’y aura pas d’absolution cette fois-ci ». Les casseroles des agences, elles avaient timidement tinté au moment de #MeToo avec seulement deux témoignages (Anaïs Richardin et Alexandra Matine) qui filtraient sur la plateforme Medium, prouvant qu’une chape de plomb pèse sur ce milieu aux secrets pourtant « connus de tous ». Première révélation publique d’ampleur ce lundi 4 mars dans Le Monde qui publiait une enquête sur une affaire de harcèlement moral et sexuel au sein de l’agence Herezie, enquête démentie dans la journée par l’agence. Mardi 5 mars, L’ADN s’interroge sur le sujet et titre « Harcèlement dans la pub : faut-il dénoncer pour avancer ? ». Des témoignages étayés commencent à filtrer sur les réseaux sociaux. Sur Medium, Claire Maoui-Laugier publie ainsi le récit du harcèlement moral subi à l’agence Fred & Farid par Farid Mokart. (...)

Des stars dans un « petit » milieu opaque
Le milieu de la communication inclut des métiers très divers allant de l’institutionnel à la création, et représente un secteur d’embauche régulièrement croissant. (...)

Or, dans la nébuleuse de la « com’ », tous les métiers et secteurs ne sont pas également considérés. Le milieu est régi par la compétition pour décrocher les appels d’offres et au sein même des agences, certains métiers sont considérés comme étant particulièrement prestigieux (...)

les plus connus sont identifiés comme tels et deviennent encore plus reconnus et puissants. Un mécanisme loin de reposer sur les compétences, mais qui conforte toujours les mêmes et peut, en grande partie, expliquer le sentiment d’impunité des stars du milieu. (...)

Agences ou boy’s club ?
Paradoxalement le secteur est dans son ensemble paritaire, voire légèrement féminin. (...)

Une apparente mixité qui cache en fait des rapports de domination on ne peut plus classiques, des métiers stars, des postes de pouvoir préemptés par des hommes et une sociabilisation interne très genrée. (...)

La hiérarchie d’âge et de sexe se traduit par l’expression d’un sexisme systémique, « les histoires de coucherie en agence, c’est la gangrène du milieu. Surtout qu’en tant que fille et junior, on a toujours le rôle de l’aguicheuse qui veut coucher », poursuit Sarah*. « Le jour où on se prend une blague par une femme devant dix personnes en réunion sur l’éventualité d’un flirt avec un mec de l’équipe, on comprend qu’il y a plus qu’un gros problème. » (...)

Plusieurs témoignages recueillis décrivent une culture machiste du sexe, une prédation institutionnalisée dans différentes agences, et un slut-shaming –rhétorique d’intimidation ou dénigrement d’une femme en faisant allusion à sa sexualité– ambiant. Les stagiaires peuvent facilement être considérés comme des « proies faciles ». (...)
Entre stagiaires et jeunes professionnels, les noms des personnages gênants, voire dangereux, circulent. Malgré les faits et le malaise, comment expliquer que ces travers se maintiennent ? (...)

Une culture qui masque pourtant souvent des mécanismes d’exploitation économique et les violences ordinaires. (...)

Quand la compétition est glorifiée, le burn-out des équipes la norme, difficile de sortir du déni pour dénoncer les failles de son milieu professionnel. La peur d’être « grillé » ou « blacklisté », c’est-à-dire de perdre tous ces contacts et donc une partie de ses ressources profesionnelles, plane telle une épée de Damoclès. (...)

« Les Noirs, c’est pas premium. » (...)

« J’arrive à la simple conclusion que la publicité est un métier d’hommes blancs trentenaires, CSP+ et hétérosexuels. Il suffit qu’il te manque une case pour te faire dégommer dès que tu ouvres la bouche et que tu ne vas pas dans le même sens que les autres. »

Le slut-shaming pèse également sur la réussite des carrières féminines. (...)

La sur-représentation d’hommes blancs dans les métiers clés des agences a ensuite des effets sur les productions publicitaires. Dans Genre, Stéréotypes et Publicité, la docteure en info-com Stéphanie Kunert établit que tel un « miroir normatif », la publicité reflète son centrisme professionnel, jusqu’à même ne pas refléter la société avec laquelle elle est supposée communiquer. Une analyse qui se confirme pour tout type de minorités. (...)

Vers le changement ?
Après seulement deux ou trois années d’expérience en agence, de nombreux jeunes font part de leur lassitude et de leur déception. Lassitude d’être confrontés à du sexisme, racisme et/ou homophobie ordinaire et aussi à l’hypocrisie ambiante du milieu. Pourtant passionné par son métier, Oscar* avoue : « Je n’en peux plus de les entendre vendre un monde meilleur quand le monde de la pub est pourri. »

Si la génération de la Ligue du LOL se distinguait au moins en partie dans son modus operandi de la génération du sexisme à la papa, une nouvelle vague de jeunes diplômés minorés ronge son frein et des critiques sévères s’élèvent contre le statu quo. (...)

« Ce que je trouve fou c’est l’hypocrisie, sur le fait de faire des campagnes de pub pour libérer les femmes alors que les femmes-mêmes qui travaillent dans la pub sont traitées comme de la merde. » Or en l’absence d’actions émanant des agences, d’associations ou de quelques courageux, la seule issue reste de commencer par soi-même. « Je pense sincèrement qu’on a besoin d’un réveil collectif pour assainir les agences de pub », termine Oscar*.

Une remarque qui fait écho aux regrets de la génération des amis et ex-collègues des membres de la Ligue du LOL qui disent leur dégoût et parfois leur culpabilité de ne pas avoir vu ou critiqué plus tôt. (...)

« La Ligue du LOL nous a permis de mettre des mots dessus. Ça fait des années qu’on en parle, c’est plus grave qu’un sujet d’apéro. » (...)

Si les écoles de journalisme ont rapidement rebondi à la suite des révélations sur la Ligue du LOL, les réactions sont timides côté communication et publicité (...)

Mais la déontologie suffira-t-elle dans une industrie d’image, structurée depuis des années sur la compétition et l’épuisement de ses salariés et salariées ? La libération de la parole suffira-t-elle contre des hommes riches et respectés, avec des carnets d’adresses très remplis ? Les stéréotypes de 99 francs et des Mad Men sont encore trop nombreux, mais pour la première fois, peut-être qu’ils ne sont plus en phase avec leur époque.