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Regards
Dérisoire « puissance »
/Ségolène Royal
Article mis en ligne le 30 novembre 2021
dernière modification le 29 novembre 2021

La puissance, en politique, est une obsession de certains hommes de pouvoir. C’est d’ailleurs un vocabulaire typiquement masculin. Il renvoie à son contraire, l’impuissance, à connotation immédiatement sexuelle. Dépourvues de testostérone, la plupart des femmes politiques ne s’intéressent pas à la puissance. J’ai remarqué qu’elles préfèrent l’efficacité, les résultats, qui peuvent être obtenus par la volonté, le compromis et la force de convaincre.

Notons que le dénigrement à leur endroit reprend la thématique typiquement masculine de puissance : d’une femme que l’on veut écarter des responsabilités, on dira qu’elle « n’a pas les épaules », qu’elle n’est pas « taillée pour », qu’elle n’a « pas la carrure », que « le costume est trop grand pour elle ». En un mot : elle n’est pas un homme !

Comme l’écrivait déjà Françoise Giroud dans La Comédie du pouvoir, les femmes n’ont pas le même rapport au pouvoir que la plupart des hommes (pas tous) – ce mélange d’euphorie et d’immaturité. Cela rejoint ce que Barak Obama dit d’un ancien président français : il bombait le torse. Le problème est que, quand ils se retrouvent entre eux, dans ce que je décris dans mon livre comme ce « cercle des hommes blancs réputés hétéros », celui qui va dominer et entraîner souvent aux décisions les moins intelligentes est celui qui joue au puissant, au sûr de lui, au jusqu’au-boutiste, au « si vous ne faites pas ce que je dis, je vous aurais prévenus ». Bref à celui qui en a, par comparaison aux mauviettes, aux demi-portions, aux gonzesses. L’histoire des plus atroces conflits, des guerres sanglantes de décolonisation est directement issue de ces mécanismes immatures mais pervers de « puissance » – sans même parler des totalitarismes. (...)

La question est donc la suivante : et si, face aux crises climatiques, sanitaires, économiques et sociales, on avait besoin d’un savoir-faire bien différent de celui de la puissance apparente ? Au fond, nous vivons peut-être un retournement des paradigmes : la puissance, au sens de force physique, mâle et dominatrice, est une impuissance pour résoudre les problèmes du monde contemporain, et la vraie puissance d’action appelle notamment davantage de capacités d’intelligence émotionnelle. Sans oublier, j’en ai été témoin, que les jouisseurs de pouvoir et de puissance ne cherchent pas tant à résoudre les problèmes qu’à maintenir leur pouvoir et leur domination sur les autres. Le peuple finit par le voir, et s’en débarrasse ; mais que de temps perdu, de souffrances inutiles, de désordres sociaux et de rejet de certaines élites piteusement accrochées à une dérisoire « puissance ».

Lire aussi :

« Un pouvoir autoritaire mise sur le sentiment d’impuissance des citoyens »

Pouvoir, puissance, souveraineté… Comment retrouver une capacité d’action et d’émancipation dans une époque qui penche vers l’autoritarisme et renvoie la gauche à ses faiblesses ? Les réponses du philosophe Michaël Fœssel.

I. La politique et la puissance

Regards. Est-ce que penser, en politique, c’est forcément penser en termes de puissance – notamment au travers du concept d’État, système par excellence d’exercice de la puissance politique ?

Tout dépend ce que l’on entend par puissance. Si on l’identifie au pouvoir, il est possible, jusqu’à un certain point, de penser la politique sans elle. Au sens, déjà, où des groupes politiques, des associations, des collectifs militent et agissent sans avoir pour horizon la prise du pouvoir d’État. Il y a politique, selon moi, là où les repères de la certitude et les coordonnées de la domination sont remis en cause. Par principe, les minorités n’ont pas le pouvoir. Mais elles peuvent agir de telle sorte que ce qui apparaissait évident ne le soit plus et que le pouvoir institué soit obligé de lâcher du lest. Cela vaut des mouvements féministes, antiracistes, LGBT, écologistes, mais aussi de bien des revendications économiques plus traditionnelles. Ici comme ailleurs, la distinction entre le social et le sociétal est superflue. Or pour animer une grève ou lancer une mobilisation qui force le pouvoir en place à négocier, il faut se sentir puissant.

Comment se sentir puissant collectivement quand le rapport de force avec le pouvoir est si défavorable ?

Spinoza distingue la puissance horizontale de la multitude et le pouvoir vertical de l’État. Ce n’est pas un hasard s’il est aussi le seul philosophe classique à se revendiquer de la démocratie. La puissance, c’est d’abord la capacité d’un individu ou d’un collectif à produire des effets. On est impuissant, ou plutôt réduit à l’impuissance, lorsqu’on est agi par des forces que l’on ne maîtrise pas. (...)

. Pour changer les choses, il faut aussi négocier avec elles. Si l’on veut une VIe République, par exemple, il est inévitable, dans les conditions présentes, de jouer le jeu institutionnel de la Ve. En revanche, viser le pouvoir sans s’appuyer sur ce qui est déjà puissant (donc libre, agissant, joyeux) dans la population me paraît illusoire. On a beaucoup mis en valeur, ces dernières années, la mélancolie de gauche – sans doute pour de bonnes raisons après tant d’échecs. Mais il est temps de passer à autre chose. (...)

Typiquement, un pouvoir qui devient autoritaire mise sur le sentiment d’impuissance des citoyens. Au « There is no alternative » de Thatcher se sont ajoutés des tournants sécuritaires, et désormais sanitaires, caractéristiques des démocraties occidentales d’après le tournant néolibéral. Le culte du marché et le renforcement du régalien se rejoignent dans le mot d’ordre selon lequel rien n’est possible politiquement. Cela incite les gouvernements à surjouer ce que vous appelez leur « volonté de puissance ». Au cours de la pandémie, par exemple, la verticalité des institutions présidentialistes a joué à plein en France. (...)

Pourtant, la crise a montré que si la France a « tenu », c’est non seulement par le dévouement, mais aussi par la capacité d’organisation, la puissance d’agir et l’inventivité de ceux que l’on dit avoir été en « première ligne ». Il faut bien qu’il y ait eu dans la société un peu de démocratie, c’est-à-dire de délibération et de conflit, pour parer à une situation de pénurie généralisée. L’efficacité d’un pouvoir autoritaire n’est prouvée nulle part, tout simplement parce que la confiance d’un gouvernement dans les citoyens produit de l’adhésion aux mesures prises. (...)