Les querelles ouvertes qui se multiplient depuis de nombreuses semaines autour de l’écologie sont révélatrices de plusieurs évolutions majeures qu’il est bon d’avoir en tête pour y voir clair dans les choix de société actuels. Décryptage.
Rien de neuf sous le soleil… si ce n’est la hausse des canicules, et des insultes spectaculaires !
Dénigrer et agresser les convaincus de l’urgence écologique n’a rien de nouveau : leur discours à contre-courant du modèle capitaliste dérange depuis toujours les tenants du système économique et financier dominant (...)
Le journaliste du journal Le Monde Stéphane Foucart, régulièrement insulté et pris à partie sur Twitter, a décidé de bloquer près de 300 comptes l’ayant « agressé » de la sorte, apprend-on dans le livre qu’il vient de publier avec Stephane Horel et Sylvain Lorens, Les Gardiens de la Raison (La Découverte Ed.)
Pour Alain Grandjean, économiste spécialisé dans la transition énergétique, « cette violence verbale, désassortie de tout argumentaire, traduit les craintes d’un camp conservateur et réactionnaire face à des mesures qui seraient bientôt applicables et néfastes à leurs intérêts ».
Julien Dossier, consultant spécialisé en stratégies de neutralité carbone, s’inquiète aussi de la polarisation accrue de deux visions étanches l’une à l’autre depuis toujours
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Une capture de l’attention et du discernement
Et si, justement, ce brouhaha était orchestré pour empêcher la tenue de débats éclairés ? Il est de plus en plus important de prendre soin de notre hygiène informationnelle : au Canada, les effets de la désinformation sont de plus en plus documentés, avec un intérêt croissant pour ces questions depuis l’arrivée de la Covid-19 et le confinement. Aussi l’intérêt de l’ouvrage de Stéphane Foucart, Stéphane Horel et Sylvain Laurens est-il là : montrer à quel point la manipulation de l’autorité scientifique s’affine pour se diffuser dans une nébuleuse qui mêle information, relais d’opinion, micro-influenceurs et grands médias.
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cette irréconciliabilité du dialogue entre deux visions du monde « pose des problèmes de communication, avec des débats qui sont assez stériles, des partisans qui ne partagent ni les mêmes définitions, ni les mêmes problématiques, ni les mêmes réalités – voire perceptions de la réalité ! » Conscient de l’idéologie de ceux qui nient les signes objectifs de perturbation de l’environnement, il est surtout surpris de l’ampleur pris par le phénomène (...)
En instrumentalisant le savoir, les firmes qui ont des intérêts à défendre ne cherchent plus seulement à infiltrer la science pour en dévoyer l’expertise, comme elles le faisaient auparavant, mais aussi les espaces de médiations scientifiques, par lesquels ces idées se répandent. (...)
Devenu un fait social tout autant que scientifique, le changement climatique et les problématiques qui lui sont associées sont désormais largement débattus sous l’angle des choix concrets de société, sans échapper aux tenants de la décroissance et tenants de la techno-science.
Ces derniers ne nient plus le changement climatique, mais envisagent de conserver les avantages de la science, de l’innovation technologique et du marché libre pour répondre au changement climatique.
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Il s’agit pour ces lobbies de « prendre position, mais aussi possession » expliquent ainsi les trois auteurs : « Les arguments de l’industrie étaient parés des atours de la science, ils sont maintenant dissimulés derrière une défense de la science comme bien commun ».
Comme le détaillent parfaitement ces mêmes auteurs, plusieurs think tanks, agences de relations publiques, influenceurs sur twitter ou youtubeurs deviennent ainsi des vecteurs parfaits avant que des médias plus installés dans la presse généraliste ne leur donnent la parole pour diffuser à leur tour cette petite musique selon laquelle l’écologie serait une science impure, de l’irrationnel, de la religion, une vision anticapitaliste, décliniste, anti-progrès, mâtinée de Moyen âge…
Un agenda politique
Vu le contexte, avec les résultats des dernières élections municipales et les scrutins à venir (régionales, départementales et présidentielles), les intentions politiques sont évidentes
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Dans ce contexte où une version unique des faits est illusoire et où la vérité se meurt, « notre échiquier politique ne se joue plus sur un axe droite-gauche, mais sur une ligne de front qui divise les écologistes et ceux qui défendent la technologie et l’individualisme comme moyen de survie, entre ceux qui abandonnent une vision anthropocentrée du monde et ceux qui ne font que pousser plus loin encore cette vision en prônant l’intelligence artificielle et le transhumanisme » analyse encore Jérôme Santolini. Nous vivons donc aujourd’hui une période d’opportunités politique et culturelle à double tranchant avec, d’une part, des acteurs désireux de vivre plus en harmonie avec le vivant, de « redevenir terrestres » et d’accepter la finitude – et d’autre part des pourfendeurs de l’hyper-modernité, ultralibéraux, convaincus de la toute puissance du techno-pouvoir. En toile de fond, le fonctionnement des réseaux sociaux et la fabrique de réalités individuelles qui génèrent un univers où la vérité cède le pas à la vraisemblance et le réflexe à la réflexion, dans lequel les récits numériques ne se préoccupent pas de l’exactitude mais de l’effet qu’ils peuvent avoir sur ceux qui y sont soumis.
De la possibilité de s’entendre ?
Comment penser, donc, dans ce contexte ? Et comment faire pour trouver, dans ce nouveau terrain de débat, un terrain d’entente ? Pour Valérie Masson Delmotte, la pandémie actuelle est une chance : « les gens voient le bal des égos, les balbutiements, le fait d’avoir des avis scientifiques clairs, on voit ce qui fonctionne ou non… Cela va sans doute permettre à beaucoup de gens, avec un peu de recul, de comprendre comment fonctionne le monde scientifique, comment les décideurs scientifiques agissent, comment se fait le progrès des connaissances, le corpus d’éléments solides qui se construit, cela montre la dynamique et le besoin d’avoir du temps pour ne pas confondre les avis avec les faits scientifiques. »
D’avance navré à l’idée de devoir participer à des débats de plus en plus cristallisés sans pouvoir favoriser des discours mesurés, Cyril Dion pointe la responsabilité d’Emmanuel Macron dans le fait d’attiser ces querelles plutôt que d’écouter la convention citoyenne et ses préconisations.
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la France est inquiète et incertaine, mais la volonté de faire corps est toujours présente. « Ni l’entre-soi ni le chacun pour soi ne sont une solution (…)
Les Français restent profondément attachés aux valeurs de justice et d’équité et se montrent volontiers sensibles à une communauté de destin. Face à l’incertitude, ils aspirent à voir surgir un « après », qui ne s’édifiera pas sans dialogue et apaisement du débat, et qui ne pourra faire l’économie d’un profond respect de l’environnement. Cet horizon est d’autant plus inspirant qu’il offre aux individus, notamment aux plus désengagés, la possibilité de se projeter dans un tout collectif et prospectif. »