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Delphine Batho : « La décroissance est une société du plus, pas du moins »
Delphine Batho, ancienne ministre de l’Écologie
Article mis en ligne le 3 avril 2021

Face à un gouvernement qui vire « conservateur assumé » et à une loi Climat « dépourvue d’ambition », la députée Delphine Batho insiste : il faut rompre avec le mythe de la croissance économique, destructrice des écosystèmes et des humains.

Delphine Batho — Cette loi renonce à toute forme d’action efficace face au réchauffement climatique. On peut d’ores et déjà en tirer une conclusion : c’est l’échec de la dernière tentative de concilier l’urgence écologique avec le consumérisme. Le choix principal du gouvernement reste de privilégier la croissance. Ce n’est pas compatible avec la réduction de l’empreinte carbone. D’où ce texte de faux semblants, avec nombre de dispositions sans portée normative, comme on jette des vœux en l’air. On affiche une ambition dans un alinéa, puis on la démonte dans l’alinéa suivant.

N’y a-t-il pas eu d’avancées par rapport à la version initiale ?

Non, au contraire. L’examen en commission a encore affaibli le texte déjà dépourvu d’ambition, même sur des éléments qui peuvent paraître insignifiants. (...)

Sur l’artificialisation des sols, les objectifs sont reportés de dix ans. Les dispositions sur la réduction du trafic aérien ou l’extension des aéroports sont accompagnées de tellement de dérogations qu’elles sont totalement vidées de leur sens. (...)

Le processus de la Convention citoyenne, qui a conduit à cette loi, a-t-il été utile ?

Oui, il a démontré que lorsqu’on donne aux citoyennes et aux citoyens les clés de compréhension et les informations sur les données scientifiques sur le changement climatique, ils sont prêts à agir. Pendant des mois, ils ont porté publiquement des propositions fortes qui rompent clairement avec le consumérisme, en disant « Non à la 5G » ou « La pub, ça suffit ».

Leur travail fera date, même si le gouvernement actuel et les institutions de la Ve République sont incapables d’en faire quelque chose. La Convention a fait avancer la cause et ses propositions finiront par trouver leur concrétisation.

Après, il faut bien comprendre que ce que propose la Convention citoyenne est un programme minimal pour se mettre sur la bonne trajectoire. Pour réduire d’au moins 40 % les émissions de gaz à effet de serre, il faut aller encore plus loin. Et l’objectif de 40 % est lui-même insuffisant au regard des conclusions du Giec [le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat].

Sur le projet de loi, comment peut-on aujourd’hui changer la donne ?

Sincèrement, il ne faut pas s’attendre à des changements significatifs. Le gouvernement ne veut pas bouger.

Y a-t-il encore quelque chose à attendre des députés de la majorité En Marche ?

Les débats sont verrouillés. Les députés de la majorité qui portaient en commission des amendements allant dans le bon sens les ont systématiquement retirés, les uns après les autres. Je doute qu’ils aient plus de détermination aujourd’hui.

Est-ce Mme Pompili, la ministre de la Transition écologique, qui leur faisait retirer ces amendements ?

Oui. Elle disait : « On verra cela en séance plénière. » Mais en séance, la même logique se répète. À défaut de mesures ayant une portée normative, les députés se contentent de demander des rapports au gouvernement. Rien qu’en commission, ils en ont demandé seize, cela frise le ridicule ! (...)

Cela signifie-t-il que Barbara Pompili ne pèse pas ?

C’est clair.

En parallèle, n’assiste-t-on pas à une dérive de la majorité vers l’extrême droite ?

Je ne l’assimilerais pas à l’« extrême droite », qui est pour moi une qualification politique très précise. Conservatrice assumée, en revanche, oui. Depuis plus d’un an, le président de la République assume clairement une confrontation idéologique avec l’écologie. On l’a vu avec ses déclarations sur les amish [2]. C’est le clivage autour du rapport à la croissance et au consumérisme qui structure les débats entre écologistes et conservateurs. On le ressent très fortement dans les discussions à l’Assemblée nationale sur le projet de loi Climat.

Le mot de la décroissance est-il signifiant et pertinent dans le débat actuel ?

Tout à fait. Nous n’avons pas d’autre choix que d’organiser une décroissance de la consommation d’énergie et de matières. Mais la décroissance, c’est une société avec plus de bien-être, plus de culture, plus de liens humains, plus de respect des personnes. C’est une société du plus, pas du moins ! Nous devons rompre avec le mythe de la croissance économique, et avec l’idée qu’elle est la solution pour réduire les inégalités. C’est faux, c’est même l’inverse. La croissance détruit les écosystèmes comme les humains. (...)