(...) Au cœur de l’été, l’Union européenne (UE) a discrètement reporté la mise en place de nouveaux tests visant à protéger les abeilles et les pollinisateurs sauvages (bourdons, abeilles solitaires, papillons, etc.) contre les pesticides, ignorant l’avis de ses propres experts de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) et de la communauté scientifique. Interdits depuis la fin de 2018 en Europe, les trois principaux insecticides néonicotinoïdes pourraient ainsi être remplacés par des produits aussi problématiques.
Selon une étude, publiée en octobre 2017 dans la revue PloS One, la biomasse d’insectes volants a chuté de plus de 75 % entre 1989 et 2016 dans une soixantaine de zones protégées d’Allemagne.
Journaliste au Monde et auteur du livre Et le monde devint silencieux (Seuil-Le Monde), dans lequel il dévoile comment l’industrie des pesticides a infiltré des organisations scientifiques et des ONG environnementales, Stéphane Foucart a répondu à vos nombreuses questions. (...)
Tout d’abord, les néonicotinoïdes n’ont pas été complètement interdits dans le monde : c’est seulement le cas en France (mais l’industrie conteste cette mesure en justice), et en Europe, seuls les trois principaux représentants de cette famille chimique ont été bannis. Ensuite, il serait faux de penser que la suppression de ces intrants se traduira immédiatement par un retour à la situation antérieure. D’une part, parce que ces produits sont très persistants dans l’environnement (par exemple, le temps nécessaire à la dégradation de la clothianidine peut aller jusqu’à une vingtaine d’années dans certains sols et sous certaines conditions climatiques). D’autre part, parce que les écosystèmes sont des systèmes complexes : lorsqu’une catégorie d’organismes en a été ôtée, d’autres bouleversements peuvent se produire et ralentir le retour ultérieur des organismes en question… Enfin, les mesures de l’abondance d’insectes sont difficiles à mettre en œuvre rapidement et les marges d’erreur sont importantes. (...)
existe quelques situations particulièrement choquantes que je décris dans le livre, dans lesquelles des experts au service d’agences réglementaires ou d’administrations publiques, notamment en France, au Royaume-Uni et aux Etats-Unis, ont été embauchés par des firmes agrochimiques immédiatement après avoir rendu des expertises favorables et contestables sur les néonicotinoïdes, minimisant ou relativisant leurs effets sur les abeilles et les pollinisateurs. (...)
L’énorme problème auquel nous sommes confrontés aujourd’hui est le déclin de l’ensemble de l’entomofaune dite « auxiliaire » (celle qui bénéficie aux cultures) : les abeilles domestiques ne sont pas les seules à être en mauvaise santé et les bourdons, les papillons, les syrphes, etc. déclinent de manière bien plus alarmante. (...)
Pour ce qui est du déclin des insectes et des abeilles, de très nombreux éléments de preuves pointent vers les néonicotinoïdes comme cause majeure. Ils sont les insecticides parmi les plus efficaces jamais synthétisés ; ils sont utilisés pour une large part de manière préventive et systématique, en enrobage de semences, sur des millions d’hectares de grandes cultures ; ils possèdent une toxicité chronique très supérieure à leur toxicité aiguë ; ils ont un spectre d’action très large et ciblent tous les insectes ; ils sont persistants dans l’environnement ; ils sont solubles dans l’eau et peuvent ainsi être transportés loin au-delà de leur lieu d’application. (...)
aucune autre cause n’est capable d’expliquer l’homogénéité du déclin observé (...)
des chercheurs présumés indépendants, ou des organismes se présentant comme des associations de défense de la science, de la rationalité, etc., sont en réalité financés secrètement par des industriels de l’agrochimie et d’autres secteurs. On dispose de telles preuves pour des organisations basées aux Etats-Unis.