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Marie-Claude Saliceti
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Le Monde
« Dans les Etats généraux de la justice, la parole des professionnels est confisquée »
Article mis en ligne le 15 décembre 2021
dernière modification le 14 décembre 2021

Alors que les Etats généraux de la justice se sont ouverts en octobre, ni la question des moyens ni celle des effectifs, pourtant intimement liées à la souffrance au travail et au cœur de la révolte actuelle, n’est à l’ordre du jour, s’indigne Evelyne Sire-Marin, magistrate honoraire, dans une tribune au « Monde ».

Les Etats généraux de la justice se sont ouverts à Poitiers le 18 octobre pour quatre mois. Ils étaient demandés par les deux plus hauts magistrats de France, la première présidente et le procureur général de la Cour de cassation, reçus en mai par le président de la République. Evoquant « la désespérance collective » de la magistrature, leur message était simple : « ça suffit », après les manifestations policières prétendant que la justice était « le problème » de la police.

Les Etats généraux de la justice devaient être une réponse à cette sédition policière contre l’Etat de droit, mais aussi aux terribles manques de moyens de cette institution. Les chiffres sont cités ad nauseam, la France est au quatorzième rang européen (sur 27) pour le budget de sa justice, certes en augmentation significative, mais pour construire des prisons. Selon les critères de la Commission européenne pour l’efficacité de la justice, il faudrait doubler le nombre de magistrats et de greffiers. Comment, dans ces conditions, s’étonner qu’il faille dix-huit mois pour obtenir un jugement de divorce ou pour exécuter une mesure d’assistance éducative d’un enfant en danger ? (...)

Au-delà des chiffres, une tribune publiée le 23 novembre par Le Monde, signée des deux tiers des magistrats et de nombreux greffiers, a bouleversé le monde judiciaire. Ses collègues y expliquaient le suicide d’une jeune magistrate de 29 ans, dont le premier poste était « juge placée » à la cour d’appel de Douai (Nord), c’est-à-dire pompier judiciaire : cette fonction, exercée par les magistrats débutants, est sans doute la plus difficile dans la justice. Comme pour les jeunes professeurs, nommés sur les postes les plus exigeants. Cherchez l’erreur.

« Juges de l’inutile »

Charlotte devait éteindre le feu dans les tribunaux sinistrés, de Dunkerque à Arras, héritant de dossiers tous plus urgents les uns que les autres. Tantôt juge des enfants, juge des affaires familiales, juge d’instruction ou juge correctionnel, cela en étant assistée de greffiers épuisés et en appliquant des droits différents ; un peu comme si un médecin devait être tour à tour cardiologue, psychiatre et rhumatologue. Bien sûr, burn-out, arrêts maladie et démissions se multiplient dans la justice, sans que la chancellerie n’en donne les chiffres exacts. Il faut donc remplacer les collègues absents. Toujours moins de temps pour juger (sept minutes pour l’expulsion d’un locataire endetté, trente minutes en comparution immédiate, quinze minutes pour un divorce). Le Monde avait justement titré la tribune : « Nous ne voulons plus d’une justice qui n’écoute pas et qui chronomètre tout ». (...)