Nous devons absolument continuer d’être les pires chieuses de l’univers, parce que chaque fois que nous faisons mine de prendre des vacances, nous nous retrouvons immédiatement en fin de liste des combats sociétaux, quand nous n’en sommes pas tranquillement éjectées. Nous n’avons pas d’autres choix possibles que de remettre le couvert, jour après jour, sur la question de nos droits élémentaires si nous ne voulons pas être niées, invisibilisées, oubliées.
On peut retourner le problème dans tous les sens, c’est toujours la même évidence qui s’impose à nous : il y a toujours mieux à faire, d’autres combats à mener, que de ce soucier de la simple question de l’égalité réelle pour (un peu moins de) la moitié de l’humanité.(...)
Comment comprendre cet acharnement à ne jamais nous prendre en compte, à toujours vouloir reporter à demain les accomplissements féministes, si ce n’est qu’en admettant que la domination (et grâce à elle, l’exploitation) des femmes est probablement la mère de toutes les dominations et exploitations de notre espèce, que c’est la pierre angulaire de toutes les injustices contre lesquelles la plupart prétend à aspirer à les combattre et pourtant renouvèle chaque jour les conditions nécessaires à leur perpétuation.(...)
L’exploitation du travail des hommes ne pouvait se réaliser qu’en contraignant les femmes à faire gratuitement tout le travail très lourd (et couteux) de l’entretien et de la reproduction de la force de travail. Autrement dit, l’un des piliers concrets du capitalisme, c’est l’appropriation gratuite du travail de la moitié de la population.
De surcroit, en transformant le corps des femmes en communs à la place des espaces naturels autrefois partagés, on détruit tout esprit de communauté et d’entraide, toute la solidarité de la classe ouvrière émergente est dynamitée dans l’œuf. Les hommes finissent par accepter de se soumettre au salariat, parce qu’en échange, ils disposent eux-mêmes de la propriété pleine et entière de leur femme et de leurs enfants et de leurs productions : dominés à l’extérieur, mais tyran à la maison, avec la bénédiction de la société, de la loi et même de l’Église(...)
Car la soumission des femmes jusque dans leur ventre ne s’est pas réalisée facilement et spontanément, il a fallu plusieurs générations d’un terrorisme d’État sans merci pour soumettre les femelles et leurs utérus aux besoins supérieurs du Marché. Après leur avoir interdit de travailler, puis de garder leur propre rémunération, puis même de décider de l’usage de leur propre corps, plusieurs siècles d’un féminicide d’une absolue cruauté ont été nécessaires pour enfin mettre le fameux sexe faible au pas et le convaincre de la nécessité de sa soumission pleine et entière.
Repriser les chaussettes de l’humanité(...)
l’Histoire racontée par Silvia Federici vient au secours de notre incompréhension : les femmes ont été volontairement effacées, non seulement du droit à la subsistance, du droit à disposer d’elles-mêmes, mais carrément du droit à exister, y compris dans l’espace public(...)
Notre insécurité dans les rues, le métro, le bureau et même dans nos maisons n’est pas une fatalité, une malédiction, c’est un fait social construit par des siècles d’exclusion et de persécution contre la classe d’exploitation de base du capitalisme moderne : les femmes.(...)
La lutte des places, la compétition de tout le monde contre tout le monde et en permanence, ne confortent pas seulement les hiérarchies, mais interdisent toute prise de conscience, toute solidarité intersectionnelle qui nous permettrait enfin de sortir de cette unique loi de la jungle existante : celle qui a été créée de toutes pièces par les nantis pour nous maintenir méfiants, divisés et incapables de les renverser.(...)
Voilà pourquoi la cause des femmes avance si peu : elle est la pierre angulaire du système qui nous domine pratiquement tous et qui est actuellement dans une telle phase d’accélération qu’il menace jusqu’à la biosphère dans son ensemble.
Voilà pourquoi, finalement, les femmes sont bien l’avenir de l’humain.