La rue est censée appartenir à tout le monde. Pourtant, hommes et femmes la vivent différemment, terrain de jeu et de sociabilité pour les uns, milieu hostile pour les autres. Urbanistes et sociologues se penchent sur la question.
(...) comme le montrent plusieurs études menées à Paris, Toulouse, Bordeaux et Montpellier entre 2010 et 2013, l’espace urbain est fait par les hommes et pour les hommes.
Ne pas donner l’impression d’avoir peur
« Les skateparks et les Citystades instituent, dans l’indifférence générale, la présence des mâles dans la rue, affirme Yves Raibaud, chercheur au CNRS et spécialiste de la géographie du genre. Ces lieux s’inscrivent dans la continuité d’autres espaces où ils sont aussi dominants, comme les terrasses de cafés et les terrains de pétanque. » Où sont les femmes ? En apparence partout, dans la rue et les boutiques, les parcs et les bus. En fait, nulle part. Elles ne s’arrêtent pas, flânent peu, évitent certains quartiers. Surtout la nuit. Quand l’ombre des arbres se fait menaçante, elles prennent soin d’adapter leur cadence au risque ressenti, ne marchant ni trop vite (pour ne pas donner l’impression d’avoir peur), ni trop lentement (pour ne pas laisser croire qu’elles espèrent une rencontre). Toujours en mouvement. « Les femmes immobiles dans la ville, ce sont symboliquement les prostituées », souligne Edith Maruéjouls.
“Les femmes n’ont pas
l’insouciance des hommes.”
Marie-Christine Bernard-Hohm, ethno-urbaniste
Rares sont les lieux extérieurs où elles s’attardent — même en groupe. Lorsque des acteurs bordelais installent une ludothèque — structure habituellement fréquentée par les mères et leurs enfants — en plein air, ce sont les pères qui l’investissent ! Autres repaires masculins : les bistrots, où l’on se retrouve vite fait avant le travail ou à l’heure de l’apéro, pour trinquer devant un écran de télévision... qui boude les sports féminins. Depuis plus de deux ans, le collectif Place aux femmes investit les bars d’Aubervilliers (Seine-Saint-Denis) afin de « militer pour la mixité dans les cafés ». Même errer au gré de ses envies reste encore trop souvent un privilège masculin : en règle générale, les passantes se déplacent d’un point à un autre, du cabinet du médecin à leur domicile, de leur lieu de travail à la crèche, du cinéma à la bouche de métro. « Elles n’ont pas l’insouciance des hommes », assure l’ethno-urbaniste Marie-Christine Bernard-Hohm. Elles ont même développé une vision utilitariste de l’agglomération, comme il ressort d’une étude que la chercheuse a dirigée en 2010 pour la communauté urbaine de Bordeaux (CUB) : « Au départ, leur discours était très positif. Je les ai fait jouer, dessiner des cartes mentales, et ce n’est que dans la dernière demi-heure qu’elles ont exprimé leurs angoisses. Les femmes mettent en place un système complexe pour lier toutes leurs activités entre elles . »
A la marge dès la cour de récréation
Il faut rebattre les cartes de la ville. En se rappelant que la testostérone est hégémonique bien avant l’âge des sorties entre ados. Dès l’école élémentaire, les petites se serrent dans les marges et les recoins de la cour de récréation tandis que leurs petits camarades occupent tout le centre. Au collège, les adolescentes délaissent les loisirs proposés par les municipalités ou les associations subventionnées — elles ne représenteraient qu’un tiers environ des bénéficiaires de l’offre sportive. La faute à qui ? « On attribue aux filles le choix de ne pas fréquenter ces lieux », observe Yves Raibaud. Pour preuve, ces propos recueillis lors d’entretiens réalisés auprès d’animateurs socio-culturels, d’élus et de responsables des politiques jeunesse : « Les filles sont plus mûres, elles savent mieux s’occuper, elles préfèrent rester chez elles. » Ou encore : « On ne peut pas forcer les filles, c’est leur affaire. » De là à concentrer les investissements sur les loisirs virils, il n’y a qu’un pas, vite franchi par des élus persuadés de canaliser ainsi la violence des jeunes.
“Pour occuper le territoire,
il faut être conforme
au modèle masculin de virilité.”
Edith Maruéjouls, sociologue (...)
« J’ignore où tu fuis », écrivait Baudelaire évoquant le mystère évanescent d’une passante à la « fugitive beauté ». La réalité est plus prosaïque. « Quand les jeunes filles sortent le soir en talons, soupire Marie-Christine Bernard-Hohm, elles mettent des chaussures confortables dans leur sac à dos pour pouvoir courir en cas de besoin. Comme du gibier ! Comment cela est-il encore possible au XXIe siècle ? » Après qu’une Belge a filmé en caméra cachée ses déambulations émaillées d’insultes à Bruxelles, un collectif baptisé Stop harcèlement de rue est né en France en février d’une page Facebook. Objectif : délimiter des « zones anti-relous ». « Me siffler n’est pas un compliment ! », « J’aime la flânerie pas la flatterie », « Ma minijupe ne veut pas dire oui ! », disent les affiches placardées dans Paris...
Inventer des équipements moins sexués
Mais l’usage inégal de la ville entre hommes et femmes appelle d’autres réponses, et pas seulement locales. (...)
our éviter, justement, que l’action publique ne contribue au renforcement des stéréotypes, Edith Maruéjouls avance une piste : inventer des équipements moins sexués. « Il faut sortir du sport performance qui exclut toute idée de mixité. S’il redevient un loisir, on arrivera à faire jouer ensemble les maigres et les gros, les jeunes et les vieux, les filles et les garçons. » Plus facile à dire qu’à faire. Surtout si les premières concernées ne sont pas associées aux projets. D’où le développement de marches exploratoires, inaugurées au début des années 1990 à Toronto et Montréal, afin d’identifier les aménagements qui impriment la crainte (tunnels, murs en saillie, arbres, éclairages discontinus) et les espaces « privatisés » par la gent masculine. Ces expériences, qui rassemblent des groupes d’habitantes, des acteurs locaux et parfois des chercheurs, sont aujourd’hui encouragées par les ministères concernés. Parce que la mixité en ville, ce n’est pas encore gagné.