S’il est bien un mouvement dont on peut dire qu’il était annoncé, c’est celui des protestations policières actuelles. Autant que leur forme si particulière : non déclarées, en uniforme ou avec brassard, le visage parfois dissimulé et arme administrative, accompagnées de véhicules de service. N’était-ce pas déjà le trait des colères policières de l’entre-deux tours des Présidentielles de 2012 ?
(...) « Les policiers en ont marre de voir leur travail anéanti par des décision de justice incompréhensibles » (Unité SGP FO, 14 octobre 2015, 2e organisation chez les gardiens de la paix),
« Les forces de sécurité n’en peuvent plus d’interpeller toujours les mêmes malfrats qui sont faiblement condamnés et remis en liberté prématurément » (SICP, même jour),
« Les policiers n’en peuvent plus de ce manque de considération » (Unité, 8 octobre 2015).
Alliance (syndicat majoritaire) appelle les policiers à se rassembler à Paris pour y manifester leur « colère » (« Elections professionnelles ou pas[1], nous avons le devoir d’exprimer la colère des policiers »), Unité à exprimer « l’émotion et la colère » des policiers auprès de Mme Taubira et M. Valls après la mort de deux d’entre eux en service, le 26 février 2013.
Le Syndicat des commissaires de la police nationale (majoritaire) « ne peut admettre que les policiers paient, qui plus est seuls, au quotidien la faillite de politiques de prévention ou les conséquences de l’inexécution ou de l’inapplication des peines » (27 février 2013). (...)
Les syndicats policiers articulent leur mécontentement à un répertoire d’action que l’on pourrait qualifier de colère comminatoire. La menace est en effet souvent exprimée… « de passer à l’action ». La grève n’est pas autorisée chez les policiers, si bien que la manifestation, outil ordinaire de protestation chez les agents publics, est toujours chez les policiers un geste de nature à défier le politique. Les mobilisations de l’automne 2001, lorsque policiers et gendarmes (qui, personnels militaires, ne disposent pas du droit de manifester) défilaient après la mort de deux policiers tués par un braqueur au Plessis-Trévise, avaient durablement marqué le gouvernement Jospin, incapable de défendre sa politique en matière de sécurité et de justice pénale. « Passer à l’action », par exemple dans ce « Au-delà d’un certain point, nous passerons à l’action » (Unité, 8 septembre 2015), consiste souvent en un simple appel à manifester – mais une manifestation de policiers est toujours un défi pour le pouvoir.
Dans des conjonctures politiques tendues, tout gouvernement redouble d’attention aux moindres mouvements de mécontentement de forces de l’ordre. La manifestation des gardiens de la paix à Paris le 13 mars 1958 en est le meilleur exemple. (...)
cette manifestation précipite l’appel au général de Gaulle et le renversement du régime. Le lien entre police parisienne et présidence de la République sous la Ve République, inauguré ou annoncé par cette rébellion policière, restera tel que de Gaulle se gardera toujours de porter la critique sur la police, laissant le préfet de police Maurice Papon libre d’employer à Paris les moyens les plus meurtriers face aux Algériens qui y vivent. Les massacres du 17 octobre 1961 et du 8 février 1962 portent la marque du lien d’obligation entre une police qui a su précipiter la fin d’un régime et un président en qui elle avait déposé sa loyauté. (...)
En 2010, deux centaines de policiers s’étaient rassemblés devant le tribunal de Bobigny pour protester contre la condamnation à des peines de prison ferme de 7 de leurs collègues, et avaient symboliquement déposé leurs armes de service et/ou leur habilitation d’officier de police judiciaire en signe de démission. Leur colère était là aussi protégée par le ministre de l’Intérieur Brice Hortefeux, qui avait estimé que le jugement pouvait « légitimement apparaître disproportionné »[8]. En 2012, les policiers trouvent à leur colère un écho politique pour le moins affirmé. Nicolas Sarkozy, président de la République en exercice, reçoit une délégation syndicale (formée par Alliance, qui demande déjà depuis quelques mois une « présomption de légitime défense » en faveur des policiers) et leur déclare vouloir « une présomption de légitime défense, car dans un Etat de droit, on ne peut pas mettre sur le même plan un policier et le délinquant ». (...)
Récurrentes, presque mécaniques, les colères policières sont de celles qui font immanquablement peur au politique. Parce qu’elles s’articulent à une rhétorique systématique de retrait, de vacance de la force publique, les gouvernements leur prêtent d’emblée une écoute inquiète. Ils savent aussi qu’ils jouent avec les organisations syndicales, les canaux d’expression de ces colères, une partition commune : avec eux, ils craignent plus que tout la sédition d’une partie des policiers frondeurs, qui échapperaient tant à leur hiérarchie qu’à l’encadrement syndical. La partition est commune lorsqu’elle envisage l’apaisement de la colère, mais aussi lorsqu’elle l’attise : dans l’opposition, le politique peut engager des transactions collusives avec les syndicats pour faire gronder les troupes ; au pouvoir, le politique fait rang commun avec les policiers frondeurs contre une magistrature dont il veut freiner l’indépendance. Flatter le ressentiment policier est cependant un jeu extrêmement périlleux, dont Maurice Papon lui-même témoignait lorsqu’il affirmait devant les cadres de la police parisienne qu’il leur fallait « convertir l’armée en campagne au régime de garnison » ; passer d’une police gouvernée au moyen de la haine et de la violence, à une police civile.
Dans un temps où la paix civile est en jeu, seule une police sans haine ni colère peut s’en faire le rempart.