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Caméra au poing. Delphine Seyrig et les Insoumuses
/ guillaume lasserre Travailleur du texte
Article mis en ligne le 30 juillet 2022

La Kunsthalle de Vienne propose une plongée dans l’histoire culturelle du féminisme français des années soixante-dix et quatre-vingt à travers le regard de la comédienne et réalisatrice Delphine Seyrig, qui s’investit très tôt dans le mouvement de libération des femmes et va envisager la caméra vidéo comme un outil d’émancipation. Retour sur le parcours d’une femme engagée.

En 1974, la rencontre de Delphine Seyrig avec Carole Roussopoulos, à l’occasion d’un stage que celle-ci organise à la nouvelle université de Vincennes à Saint-Denis, où elle enseigne le cinéma, va éveiller l’intérêt de la comédienne pour les nouvelles technologies vidéo portables et les possibilités qu’elles offrent pour explorer les expériences et les luttes des femmes. Avec Ioana Wieder qui, elle aussi, fait partie du stage, elles fondent la même année le collectif des Insoumuses dédié à la production de vidéos et de films envisagés comme des outils d’émancipation et d’activisme politique. Le collectif réalisera plusieurs films parmi lesquels « Maso et Miso vont en bateau », « SCUM Manifesto » et « Sois belle et tais-toi ». Le point de départ de l’exposition « Defiant Muses. Delphine Seyrig and the Feminist Video Collectives of 1970s and 1980s France », visible tout l’été à la Kunsthalle de Vienne après avoir été présentée au Museo Nacional Centro de Arte Reina Sofia à Madrid, est une interrogation : comment se fait-il que l’activité de réalisatrice et d’activiste d’une actrice de cette envergure soit ignorée du grand public ? (...)

Delphine Seyrig, une histoire du cinéma

Delphine Seyrig nait en 1932 à Beyrouth, d’un père archéologue, Henri Seyrig, directeur du service des antiquités au Liban, à l’époque sous mandat français, et d’une mère navigatrice, Hermine de Saussure, spécialiste de Jean-Jacques Rousseau, issue d’une famille d’universitaires genevois. Elle passe son enfance à Beyrouth, puis la famille s’installe à New York lorsque son père est nommé envoyé spécial de la France libre aux États-Unis en 1942. (...)

Alain Resnais et François Truffaut consacrent sa carrière en quelques films. Elle enchaine de nombreux rôles au théâtre et entame une riche collaboration avec le metteur en scène Claude Régy. À la fin des années soixante, la popularité Delphine Seyrig est internationale. (...)

L’actrice et l’activiste : « The personal is political »

Au cinéma, elle prend néanmoins conscience que les rôles qu’elle interprète perpétuent des stéréotypes de genre et va se rebeller contre sa propre image. Durant les deux décennies qui suivent, elle s’évertue à n’accepter que des rôles qui reflètent son combat pour l’émancipation des femmes. (...)

Après la révélation que fut sa rencontre avec le mouvement des femmes en 1969, le Mouvement de libération des femmes (MLF) va occuper une place prépondérante dans sa vie. En 1971, elle est l’une des signataires du Manifeste des 343[4]. L’année suivante, elle fait une déposition pour la défense au procès de Bobigny[5]. (...)

Dans la seconde moitié des années soixante-dix, avec les Insoumuses, elle produit une série de films sur l’avortement, l’autonomie sexuelle des femmes, les droits des travailleuses du sexe… « Maso et Miso vont en bateau » est l’une des réalisations les plus emblématiques du collectif. En 1975, l’ONU décrète l’année internationale de la femme. Le film reprend les images de l’émission spéciale de Bernard Pivot au titre explicite : « Encore un jour et l’année de la femme, ouf ! C’est fini », diffusée le 30 décembre 1975, à laquelle participe Françoise Giroud, alors secrétaire d’état chargée de la condition féminine, et dont la complaisance à l’égard des propos sexistes des invités fait réagir les Insoumuses qui analysent et répondent avec tout un argumentaire et beaucoup d’humour à cette tribune machiste. Le film, à la fois détournement politique et manifeste de la vidéo féministe, est diffusée en 1976 par le cinéma indépendant L’Entrepôt à Paris malgré les importants efforts de Françoise Giroud pour empêcher sa diffusion. (...)

Réunissant des vidéos, des œuvres d’art, des photographies, des documents d’archives et des films, l’exposition propose de reconsidérer l’histoire du mouvement féministe en France à travers un ensemble de pratiques médiatiques et se penche sur un réseau d’alliances créatives internationales qui ont émergé dans une période de troubles politiques. Les Insoumuses situent en effet leur engagement politique dans un cadre internationaliste. (...)

Le sort des populations migrantes et racisées occupe une place importante dans le travail du groupe, même si celui-ci n’a jamais véritablement réussi à se départir d’une certaine vision européanocentrée. L’exposition met en avant les méthodologies utilisées par les Insoumuses pour mener une réflexion sur le potentiel politique du féminisme et ses changements de paradigme concrets à différents moments de l’histoire. (...)

Delphine Seyrig, l’actrice Jane Fonda, la photographe et cinéaste Babette Mangolte[6], la poétesse et peintre Etel Adnan, ou encore l’écrivaine et philosophe Simone de Beauvoir, apparaissent comme autant de figures centrales d’un maillage transnational plus large. (...)

Art, travail, vie personnelle et politique s’entremêlent dans la vie de Delphine Seyrig. Il n’y a pas de frontière entre l’actrice et l’activiste. Seyrig illustre parfaitement le slogan politique utilisé dans la cadre des mouvements de libération des femmes à partir de la fin des années soixante : « le personnel est politique[7] »La comédienne n’hésite pas à mettre sa carrière en danger pour défendre la cause féministe. (...)

Documenter les luttes de son temps

Chaque lutte exige que l’on reconnaisse le contexte historique et géographique spécifique dans lequel elle s’inscrit. L’exposition invite en fait à relire l’histoire du mouvement de libération des femmes au carrefour critique des années soixante-dix et quatre-vingt afin de réfléchir au combat toujours actuel contre le patriarcat. (...)

En 1982, les Insoumuses fondent le Centre audiovisuel Simone de Beauvoir à Paris dont les archives audiovisuelles documentent les luttes de l’époque : le droit à l’IVG et à la liberté sexuelle, la dénonciation des conditions de vie des travailleuses du sexe, les droits des prisonnières politiques, mais aussi les actions menées contre la guerre au Vietnam. Loin d’un héritage construit sur un corpus théorique, le centre propose une histoire alternative qui convoque pratiques médiatiques, activisme et culture visuelle, ce que montre très bien l’exposition qui a été construite en étroite collaboration et avec les documents du Centre. Les matériaux collectés ouvrent la possibilité de réviser une histoire du féminisme français trop souvent engoncé dans ses nombreux courants. Militante médiatique, Delphine Seyrig mobilise sa célébrité pour promouvoir la cause politique du féminisme. Avec le collectif des Insoumuses, la vidéo devient un outil d’émancipation. Le potentiel radical de leurs productions tient dans la capacité à ordonnancer humour, critique sociale et construction d’un regard féministe. Pour Seyrig, le politique impliquait l’autodétermination, les alliances entre femmes, la création d’espaces et d’opportunités d’action immédiate. L’accent devait être mis sur les relations, en opposition à la compétition patriarcale (...)

On peut s’étonner toutefois que l’exposition ne fasse pas escale en France. Pourtant, elle l’a fait, étant d’abord montrée au LAM[10] – Lille Métropole musée d’art moderne, d’art contemporain et d’art brut, dans un format plus réduit et une relative discrétion qui confine à une certaine indifférence. Ce surprenant écart de traitement traduit-il le peu d’intérêt que portent les autorités publiques pour l’héritage des Insoumuses ? Le Centre audiovisuel Simone de Beauvoir, réceptacle de la somme des documents audiovisuels qui ont alors pu être recensés concernant l’histoire des femmes, leurs droits, leurs luttes, leurs créations, fut fermé au public en 1993 pour des raisons financières. Il demeure aujourd’hui ouvert sur rendez-vous. (...)

Il serait temps que l’État prenne enfin la mesure de l’importance du Centre audiovisuel Simone de Beauvoir et, à travers lui, de la pensée novatrice radicale de Delphine Seyrig, Carole Roussopoulos et Ioana Wieder, qui a permis la constitution d’une archive visuelle unique des mouvements féministes en France et au-delà. (...)