Lola avait 19 ans quand un homme de la « zone à défendre » (Zad) du Carnet, en Loire-Atlantique, l’a agressée sexuellement dans son sommeil. C’était en novembre 2020.
Les Zad n’échappent pas aux violences sexuelles, endémiques dans nos sociétés [2]. Mais plusieurs lieux travaillent à déconstruire les dominations, à travers une multitude d’initiatives : numéro de téléphone « urgence agressions », cabane en mixité choisie (sans hommes cisgenres [3]), équipe « antirelous » ou encore manifeste contre les violences sexistes à lire à l’arrivée… « Nous avions instauré ce que nous avons appelé le “Aouch” », détaille, par exemple, Fouzia. Cette personne non-binaire [4] a passé plus de quatre mois sur la Zad de la Colline, en Suisse, un lieu en lutte contre une carrière de ciment expulsé en 2021. « En gros, il s’agissait d’un mot que n’importe qui pouvait dire si iel se trouvait en situation d’inconfort dû à un comportement sexiste ou macho, allant d’une trop grande prise de place d’un gars alcoolisé sur le dancefloor à des attouchements ou agressions. La personne à qui le “Aouch” était destiné devait répondre “je t’entends” et se retirer. » La technique est un succès : « Ça a marqué plus d’une personne venue sur la Zad », se souvient Fouzia. Sur la question du sexisme, la Colline semble particulièrement avancée. « Un manifeste contre les violences sexistes, sexuelles et queerphobes [5] a été très vite écrit et nous avons fortement recommandé à chaque personne arrivant sur la Zad de le lire », détaille Fouzia. (...)
À Notre-Dame-des-Landes, les personnes victimes peuvent appeler un numéro « urgence agressions », ouvert lors de soirées ou d’événements importants, comme le festival Zadenvies en août 2020, qui a rassemblé des milliers de personnes. (...)
« Une équipe de participant·es s’est formée pour proposer du soutien direct, rapporte aussi le communiqué. Elles arpentaient les parcelles de l’événement avec des brassards jaunes de manière à être facilement repérables. » Cette équipe a rapporté « plusieurs interventions contre des agresseurs (au moins dix). Certains ont été réglés assez rapidement avec des interventions directes, et en virant deux personnes du site de l’événement ». Aux Lentillères aussi, à Dijon, des équipes « antirelous » se relaient lors d’événements pour sillonner la friche et s’assurer que tout va bien.
Tandis qu’à Bure dans la Meuse — un lieu en lutte contre le projet Cigeo d’enfouissement de déchets radioactifs — des écoféministes avaient organisé en 2019 un rassemblement antinucléaire en mixité choisie (sans hommes cisgenres) au cours duquel des ateliers d’autodéfense étaient proposés. (...)
En cas d’agression sur une Zad, la police ou la justice sont rarement sollicitées. Dans certains cas, les auteurs de violences sont expulsés, mais c’est « la dernière option », souligne Lola. Nombre de témoins citent l’exemple de Notre-Dame-des-Landes où un homme accusé de violences conjugales répétées a été conduit hors de la Zad, en 2016. (...)
Cet exemple reste marginal et d’autres réponses sont proposées aux victimes, au cas par cas. (...)
En effet, comment exclure un agresseur d’une Zad et éviter qu’il rejoigne un autre lieu de lutte, où il pourrait violenter d’autres personnes ? La militante prône une justice transformative, qui fait évoluer les agresseurs, et change la société tout entière. (...)
Seule limite à une justice transformative : le manque de temps et d’investissement des zadistes, que pointent toutes les personnes interrogées pour cette enquête. « Notre organe de gestion a vraiment manqué de force (pas assez de personnes impliquées, trop de mouvement, difficile de faire un suivi stable), et surtout, ce fut principalement un travail assumé par des personnes assignées femmes », souligne Fouzia. L’épuisement guette les volontaires.
D’autant que ces initiatives ne suffisent pas toujours à assurer la sécurité des occupants et occupantes. Bien souvent, ce sont les victimes – et non les agresseurs – qui se résignent à quitter les Zad. (...)
Lola, agressée en 2020 à la Zad du Carnet. Plusieurs jours après les faits, elle a confronté Léo. Ce dernier lui a présenté ses excuses, mais a affirmé qu’il dormait au moment des faits, et s’est mis en colère lorsqu’elle prononce les mots « agression sexuelle ». « On n’a pas le temps pour ça, par rapport à la lutte écolo », lui a-t-il lancé. Lola a dénoncé Léo auprès des autres zadistes, mais peu d’aide lui a été apportée, assure-t-elle : « C’est un leader, les gens l’écoutaient. » Léo est arrivé bien avant Lola sur la zone. Traitée de « féminazie » par des habitants et habitantes, elle s’est sentie « comme une paria, comme la fille qui fait des problèmes », confie-t-elle, un an après les faits. (...)
Léo a fini par lui présenter des excuses publiques, lors d’une assemblée générale : « Je suis désolé si tu as ressenti que c’était une agression mais je ne me sens pas agresseur ». « Les gens l’ont applaudi », précise Lola. Dépitée, elle a tagué #BalanceTonZadiste sur une bâche, puis a quitté la Zad du Carnet en décembre 2020. Léo, lui, est resté. (...)
« Je ne retournerai jamais en Zad tant que je ne sais pas que mon agresseur est interdit de Zad », jure-t-elle aujourd’hui. (...)
« La société, nos vécus, nos traumatismes, nos constructions nous rattrapent »
Noan, personne non-binaire, a lui aussi a subi l’insulte de « féminazi ». Alors qu’il passait l’une de ses premières soirées à Notre-Dame-des-Landes en 2014, trois hommes l’ont embrassé de force. L’un d’eux l’a harcelé pour dormir avec lui. Il ne fréquente plus non plus les zones à défendre. « Je suis en dépression depuis que j’en suis parti. » Il regrette que les zadistes laissent « tellement de victimes seules ». Noan pointe également la hiérarchisation des luttes, à savoir la priorisation du combat écologiste et anticapitaliste par rapport à tous les autres, antisexistes ou antiracistes par exemple : « LA lutte prime sur toutes les autres. »
Certaines Zad reconnaissent leurs défaillances dans la lutte contre les violences sexuelles. (...)
un texte publié sur le site de la Zad en avril 2021, et intitulé « Zad et violences patriarcales ». « Pour nous défendre auprès de l’opinion publique, nous avons pris l’habitude de ne mentionner presque que les aspects jouant en notre faveur. Cela pose un grave problème d’idéalisation de la Zad pour celleux qui n’y ont jamais vécu », peut-on y lire. Les personnes à l’origine du texte présentent leurs excuses à deux victimes, dont Lola [6], et lancent un appel : « Nous avons besoin d’être en nombre pour ne pas être forcé·es de vivre sous la domination des mascu, nous avons besoin de montrer que la révolution sera féministe et inclusive ou ne sera pas. » Le texte s’achève sur ces mots : « Crève l’image de la Zad, crève le patriarcat ! »