Ce 7 juillet, le tribunal judiciaire de Paris s’est penché sur le sort de deux militants qui avaient participé à l’occupation du siège français de BlackRock début 2020. Plus préoccupée par le sort du mobilier de l’entreprise climaticide que par celui de la planète, la justice a requis la prison avec sursis.
(...) « Je ne suis pas là pour me défendre, le coupable c’est BlackRock ! », assène à Mediapart Amil, 34 ans, et membre d’Extinction Rebellion. En cet après-midi du mercredi 7 avril, le militant du mouvement de désobéissance civile écologiste était convoqué par la 10e chambre correctionnelle du tribunal judiciaire de Paris avec Michael, un « gilet jaune » de 44 ans.
Les deux hommes sont poursuivis par la justice pour avoir participé, le 10 février 2020, à une action ciblant le siège parisien de BlackRock. À l’appel de Youth for Climate, de gilets jaunes ou encore de Désobéissance écolo Paris, plus d’une centaine de militants avaient occupé durant deux heures les locaux du plus gros fonds d’investissement au monde, connu pour être un des principaux financiers internationaux des entreprises climaticides à l’instar de Total. Les activistes avaient tagué les bureaux de BlackRock de slogans rappelant le projet écocidaire de ce titan de la finance.
Sur les dix-sept interpellations survenues après l’action, seuls Amil et Michael ont été renvoyés devant le tribunal. Ces derniers, connus des services de police pour leur implication dans de multiples luttes, ont confié à Mediapart leur peur d’« être cloués au pilori » afin d’envoyer un message répressif aux nombreux cercles militants auxquels ils appartiennent. « J’étais déjà depuis quelque temps dans le collimateur des forces de l’ordre, a expliqué Michael. En mars 2019, après une manifestation de gilets jaunes sur les Champs-Élysées, cinq policiers m’ont frappé sans raison. J’ai tenté d’engager une procédure pour violences policières contre eux, sans succès. » (...)
Au rappel d’un des slogans notifiés dans le dossier par les policiers – « Brûle BlackRock, sauve un dauphin » – les deux prévenus n’ont pu s’empêcher de rire.
Premier appelé à la barre, Michael, le dos courbé et les bras croisés, a insisté sur le fait qu’aucune violence physique n’a été commise envers les salariés de la multinationale. « On m’a contacté la veille pour une opération écologique [sic] contre une société qui finance la déforestation dans certains pays. J’étais intéressé », a-t-il sobrement affirmé avant d’ajouter que l’action était loin d’être « un saccage ».
« Ces revendications qui sont les vôtres ne sont pas condamnables, c’est l’expression d’une idée à laquelle vous croyez, à laquelle je pourrais croire, note le juge. Mais la question juridique est celle de la forme d’expression, de la dégradation. »
Le gilet jaune a été reconnu sur les vidéos des caméras de surveillance en train de déambuler avec nonchalance dans les couloirs de BlackRock, sans prendre part à l’action, tout en prenant des photos de « symboles anarchistes ».
Après des rires dans la salle puis des applaudissements à la suite des propos de Michael – « On n’est pas La République en marche » –, le président du tribunal s’est soudain énervé et a menacé de faire évacuer la salle : « Nous ne sommes pas dans une tribune politique ici ! » (...)
Veste blanche au col relevé, longue barbe et torse bombé, Amil a ensuite dû répondre aux questions du juge. Mais très vite la tension est montée. Le prévenu a lancé derechef : « C’est un procès politique. Ce sont des actions politiques. » Et quand on lui a demandé s’il était le leader de l’action, Amil a martelé que dans les organisations comme Extinction Rebellion ou Youth for Climate il n’y avait aucun chef, tout en rappelant au juge les principes de l’anarchisme.
« Avez-vous dégradé ? », l’a alors tancé, passablement énervé, le président du tribunal. « BlackRock dégrade matin, midi et soir. L’avantage avec BlackRock, c’est qu’il est l’ennemi de pas mal de personnes, la pierre angulaire du capitalisme qui nuit à notre avenir », a riposté, rigolard, Amil.
Deux témoins se sont succédé à la barre. Xavier Capet, océanographe au CNRS et spécialiste des conséquences du réchauffement planétaire sur le littoral, est revenu sur les travaux du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) puis sur le contexte de chaos climatique qui a servi comme motif aux militants à l’occupation du siège parisien de BlackRock. (...)
Visiblement impatient, le juge a rétorqué : « On a compris qu’il y avait une urgence climatique, ce n’est pas le sujet aujourd’hui », laissant pantois l’ensemble de l’assistance.
« Le naming and shaming [littéralement nommer et couvrir de honte – ndlr] des États et des entreprises qui ne tiennent pas compte des préoccupations de l’urgence climatique est essentiel », a conclu le chercheur avant de préciser que la finance devrait être un des secteurs qui devrait limiter en priorité ses émissions.
85 milliards de dollars d’actifs gérés par BlackRock sont en effet encore investis dans l’industrie du charbon.
L’économiste Maxime Combes a pris dans la foulée la parole : « BlackRock est un acteur peu connu avec un rôle prédominant sur le réchauffement climatique, toute action pour montrer son pouvoir est extrêmement légitime. » Il a alors brossé le portrait de BlackRock comme une « pieuvre tentaculaire » , un « lobby puissant de la réforme des retraites ». Et de préciser que cette firme actionnaire des entreprises polluantes du CAC 40 est présente dans 17 000 conseils d’administration de multinationales où elle sabote toute résolution pro-climat. (...)
« Il n’existe aucun cadre contraignant permettant de sanctionner les entreprises privées. Pourtant BlackRock investit massivement dans les énergies fossiles, a poursuivi Maxime Combes. C’est une entreprise qui n’aime absolument pas être mise en lumière, d’où son absence aujourd’hui. »
Alors que BlackRock était plaignant dans cette affaire, son absence a été tout au long des quatre heures de procès régulièrement pointée du doigt par les avocats des deux prévenus. (...)
Devant les deux témoins atterrés, la procureure a repris la parole : « Est-ce que les dégradations de mobilier et de murs sont légitimes ? D’autres voies légales existent comme les études, les articles des journaux ou les manifestations déclarées. » Pour Amil et Michael, elle a requis respectivement six et quatre mois de prison avec sursis ainsi qu’une obligation de réparer les dégâts causés et de trouver une activité professionnelle – les deux militants sont sans emploi. (...)
Dans son plaidoyer pour la relaxe d’Amil, maître Alexis Baudelin a rappelé la catastrophe récente de Lytton au Canada et les neuf morts à la suite des inondations de la vallée de la Roya à l’automne 2020, des événements accrus par le dérèglement climatique.
« Les conclusions de la Convention citoyenne pour le climat n’ont pas été reprises. Même au plus haut stade de la démocratie, le peuple n’est pas écouté. Mais des gens ont décidé de sortir de cette impuissance, a cinglé l’avocat, citant l’état de nécessité. Quel trouble représente un peu de peinture contre les millions investis par BlackRock dans les énergies fossiles ? »
Alice Becker a pour sa part appuyé sur le fait qu’il était, au grand dam du juge, difficile de répondre des faits détachés du contexte politique. (...)
Pour sa dernière prise de parole, Amil a décidé de clamer un long discours enflammé pointant du doigt la responsabilité des entreprises privées dans la crise climatique. Hors de lui, le juge a dès lors suspendu l’audience.
À l’extérieur de la salle, le militant trentenaire a fait résonner sa diatribe anticapitaliste dans l’antre habituellement silencieux du tribunal judiciaire. Sur le parvis, les militants écologistes venus en solidarité avec les deux prévenus étaient évacués sans ménagement par la police.
Le délibéré sera rendu le 8 septembre.