Le 9 septembre dernier, un incendie ravageait le hot spot de Moria. D’après Oxfam et MSF, les conditions de vie dans le nouveau camp érigé par le gouvernement grec sont pires qu’à Moria. L’UE porte une lourde responsabilité dans cette tragédie humaine.
Dans la Rome antique, les gladiateurs qui allaient s’entre-tuer pour le seul plaisir des spectateurs saluaient ainsi l’Empereur : « Ave Caesar, morituri te salutant ! ». Aujourd’hui, les 12 700 réfugiés (dont 4000 enfants, selon le HCR) du camp de Moria, ravagé par les flammes le 9 septembre dernier, sont bel et bien sur le point de mourir sur place, sacrifiés sur l’arène de la géopolitique européenne. Car personne ne veut d’eux. (...)
Juste après l’incendie, les MAT (les forces anti-émeutes grecques) leur avaient bloqué l’accès à la capitale, Mytilini. Les réfugiés s’étaient retrouvés contraints d’errer sur les routes, campant dans les collines avoisinantes, se regroupant sur un parking de supermarché, sans aucun moyen de subsistance. Un camp temporaire sans douches ni matelas a été improvisé par le gouvernement grec le 22 septembre, qui regrouperait aujourd’hui 9000 personnes. Il y a parmi eux des porteurs du covid-19. De véritables « bombes humaines », dans un contexte sanitaire critique, où les mesures d’austérité imposées à la Grèce depuis près de dix ans par l’Europe ont mis à genoux le système public des soins de santé. Oxfam et MSF ont dénoncé avec vigueur les conditions de vie dans ce nouveau camp, qui sont pires que dans le camp de Moria. Selon MSF « il y a peu d’abris contre le vent et les intempéries, aucun soin médical approprié, une réduction des distributions de nourriture et des installations d’eau et d’assainissement inadéquates[1]. » En date du 08 octobre dernier, de fortes pluies ont entraîné l’inondation de dizaines de tentes du camp, lesquelles sont totalement inadaptées aux conditions hivernales.
Cette situation invivable, l’Europe en est responsable, l’Europe ne veut pas l’assumer. Il faut dire et redire ces vérités qui donnent la nausée : le camp de Moria, comme tous les camps de réfugiés qui se pérennisent à nos frontières, est le résultat concret de la politique européenne de criminalisation et de rejet des réfugiés. Au mépris de la Convention internationale de Genève, qui ne vaut désormais guère mieux qu’une cocotte en papier, les États européens refusent d’accueillir celles et ceux qui fuient la guerre, la famine, la désertification. (...)
Le philosophe italien Giorgio Agamben a fait du camp le paradigme de la « politique » contemporaine, où l’état d’exception est devenu la règle. Certains lui rétorquent à juste titre qu’il est dangereux d’essentialiser de la sorte, car cela revient à nier la singularité socio-historique des contextes. Effectivement, le camp de réfugiés subsidié par l’Europe n’est pas le camp de concentration nazi. Nos gouvernements et la bureaucratie de l’Europe préfèrent laisser pourrir la situation à ses marges – quitte, comme à Moria, à ce que des réfugiés, à bout, se suicident ou fassent brûler le camp. Quitte à laisser des navires surpeuplés faire du sur-place au large pendant des jours et à attaquer en justice les capitaines qui auraient l’outrecuidance d’accoster sans autorisation sur leur sol (voir la criminalisation par le gouvernement italien des capitaines allemandes Carola Rackete et Pia Klemp, cette dernière risquant 20 ans de prison). Quitte à laisser les « polices » locales faire de la violence leur droit. (...)
Quitte, enfin, à signer un chèque en blanc de six milliards d’euros à Erdogan pour qu’il règle le problème. Et l’Europe ferme les yeux, car elle ne veut pas savoir comment il s’y prend.
On peut et on doit dénoncer sans relâche les conditions de vie catastrophiques de Moria et des autres camps en Grèce — mais en n’oubliant pas que ce pays européen, rendu exsangue par des mesures d’austérité reconnues extrêmes, disproportionnées et inefficaces par l’Eurogroupe même qui les lui avaient imposées, n’a de surcroît pas bénéficié d’une telle « manne » de milliards.
Les réfugiés de Moria, tout comme les citoyens grecs, paient le prix fort de la lâcheté européenne, qui a conduit à « sous-traiter » la « gestion » de la migration en la « délocalisant » en Grèce et en Turquie… Et advienne que pourra ! (...)
C’est une histoire de servitude volontaire, où l’on s’est paralysé sur l’échiquier international en se livrant à la menace toujours latente de « l’ouverture des vannes » du « flux » incontrôlable venu de la Turquie.
C’est une grossière et fatale erreur. Par notre responsabilité collective, nous rentrons dans l’ère où des gouvernements qui se disent démocratiques ne respectent plus les plus élémentaires droits humains et hésitent à prendre les mesures nécessaires à faire respecter le droit international. L’ère du retour en force d’une Real-Politik sans états d’âme.