En 2003, à la fin de quatorze années de guerre civile, le gouvernement libérien s’est mis à revoir de fond en comble son secteur de la sécurité. Les réformes se sont tout particulièrement concentrées sur la LNP, la police nationale libérienne, qui avait à la fois une réputation à restaurer et le problème d’une violence sexuelle endémique à régler
Entre 2005 et 2011 –sous l’impulsion de la première femme présidente d’un pays africain et de la mission de maintien de la paix la plus conséquente de toute l’histoire des Nations unies–, la réforme de la LNP s’est axée sur les questions de genre. En particulier, la LNP s’est efforcée de recruter davantage de femmes et d’être plus réactive face aux violences sexuelles.
Construire la confiance des Libériens pour leur police n’allait pas être chose facile. Pendant la guerre civile, certains officiers avaient fait usage de la violence, et du viol, contre des opposants politiques et des civils. (...)
Pour rééquilibrer les choses –et pour se conformer à la résolution du Conseil de sécurité des Nations unies sur les femmes, la paix et la sécurité– la MNUL, la présidente Ellen Johnson Sirleaf et l’équipe chargée pour le Liberia de la stratégie de réduction de la pauvreté fixèrent un objectif de 20% de femmes officiers de police, à atteindre d’ici 2014.
Une gageure immédiate, vu le nombre plus que limité de femmes éligibles. Pour postuler, ces dernières devaient avoir l’équivalent du bac. Mais des décennies de guerre, des infrastructures insuffisantes et –dans certaines régions du pays– une culture voyant l’éducation des filles d’un mauvais œil faisaient que très peu de femmes pouvaient se targuer d’un diplôme de grade universitaire. En 2007, selon l’enquête sur la démographie et la santé au Liberia, elles n’étaient que 5% à avoir dépassé le collège. (...)
Trois officières de la LNP, en particulier, jouèrent un rôle très important pour définir l’axe et la stratégie des réformes policières. La première, Beatrice Munah Sieh, fut nommée par la présidente Johnson Sirleaf en 2006 au poste d’inspecteur général, soit le plus haut grade de la LNP. (...)
Selon Napoleon Abdulai, spécialiste du secteur de la sécurité au sein du Programme des Nations unies pour le Développement (PNUD), il fallait que les officiers aillent dans les pays voisins du Liberia pour se rendre compte, sur le terrain, que la lutte contre les discriminations sexuelles était pleinement intégrée au fonctionnement de ces institutions policières.
Au Ghana, par exemple, la police offrait des bourses d’étude et des formations diplômantes aux femmes, à qui on avait bien souvent interdit ce genre d’opportunités pendant leur jeunesse. Au Sierra Leone, des unités de « soutien familial » avaient été mises en place pour améliorer la réponse de la police à la violence domestique et aux abus sexuels. Une initiative créée par Kadi Fakondo, une haut gradée de la police sierra-léonaise.
Pour attirer davantage de femmes, la LNP et la MNUL se lancèrent dans une campagne de recrutement national et parcoururent le pays en faisant étape dans les lycées, les universités et les centres des villages. (...)
Une unité de police indienne exclusivement féminine faisait aussi partie des exemples à suivre –l’escadron avait été dépêché au Liberia dans le cadre de la MNUL. (...)
(Le) programme de soutien scolaire augmenta la proportion de nouvelles recrues femmes de façon spectaculaire. (...)
En juillet 2011, 17% des officiers de la LNP étaient des officières (723 sur 4.198)[2]. Mais l’égalité n’était pas pour autant gagnée. Déjà, les femmes étaient très peu représentées chez les hauts-gradés ou dans les sections spécialisées ou les unités d’élite. Deuxièmement, la grande majorité des officières étaient postées à l’intérieur de Monrovia. Enfin, la LNP n’ayant pas de répertoire complet de son personnel, il était impossible d’établir le suivi précis des formations, des promotions et du degré de stabilité professionnelle pour savoir si les perspectives des femmes au sein de la police libérienne étaient équivalentes à celles des hommes. (...)
En parallèle de son recrutement intensif, en 2005, la LNP créa une section spéciale –la Section de protection des femmes et des enfants (WPCS)– destinée à la lutte contre les violences domestiques, les agressions sexuelles et les crimes touchant des enfants. (...)
Quand les Libériens comprirent qu’ils pouvaient désormais porter plainte pour viol auprès de la police, les tribunaux furent surchargés, ce qui occasionna de nombreux retards. Pour régler le problème, des cadres du ministère libérien de la Justice mirent en place une cour spéciale, la Cour E, destinée à traiter rapidement les affaires de violences sexuelles. Le ministère créa aussi des unités criminelles dédiées à la violence sexuelle et sexo-spécifiques, les SGBV, afin d’aider les victimes dans leurs démarches, d’améliorer la capacité d’investigation des officiers, de mieux coordonner l’action de la police et de la justice et de former les magistrats pour qu’ils traitent au mieux des affaires impliquant des violences sexuelles.
Malgré le caractère prometteur des initiatives conjointes entre la Cour E et les unités SGBV, la déception s’empara de certains réformateurs : beaucoup trop de plaintes ne débouchaient toujours pas sur des procès et des condamnations. (...)