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« Affaire Théo » : les violences et sévices sexuels perpétrés par des policiers sont-ils exceptionnels ?
Article mis en ligne le 26 octobre 2017

Le « viol avec matraque » dont est accusé un policier sur Théo L., un jeune aulnaysien de 22 ans, a suscité la réprobation de toute la classe politique, mise à part l’extrême-droite. Si elles demeurent rares, les violences avec sévices sexuels perpétrées par des policiers ne sont malheureusement pas exceptionnelles.

La France a déjà été condamnée à deux reprises par la Cour européenne des droits de l’homme pour de tels faits. Un policier, accusé d’avoir commis des violences similaires à Drancy, sera jugé le 20 février. D’autres affaires pour « agression sexuelle aggravée » perpétrée lors de contrôle au faciès sont en cours d’instruction. D’où viennent ces pratiques ? Enquête.

Le 2 février dernier, quatre agents de police ont arrêté un jeune homme noir, Théo L., 22 ans, dans un quartier d’Aulnay-sous-Bois (Seine Saint-Denis). « Je l’ai vu avec sa matraque : il a baissé mon pantalon et me l’a enfoncée dans les fesses, volontairement […] Dans la voiture, ils m’ont mis plein de coups […] avec la matraque, sur les parties intimes » et des « crachats et insultes : ’’négro’’, ’’bamboula’’, ’’ salope’ »’, témoigne Théo L. Une « lésion du canal anal de dix centimètres de profondeur », selon le rapport médical, lui vaut une incapacité totale de travail (ITT) de 60 jours.

Pour ces faits, un policier est mis en examen pour viol, qualificatif finalement retenu par le juge d’instruction, et trois autres pour violences volontaires. Les quatre policiers ont été placés sous contrôle judiciaire et trois sont suspendus. (...)

« Dans tous les dossiers que je traite en rapport avec les contrôles au faciès, la dimension sexuelle est présente. Par exemple dans celui qui a mené à la condamnation de l’État en 2016 pour faute lourde dans le cadre d’un contrôle d’identité au faciès, avec des commentaires du type ’’Ça a l’air de te plaire​ Mohamed​, tu se​rais pas en érection ?’’ »

D’où viennent ces pratiques ? « Ce n’est pas enseigné aux agents de police. Des violences sont commises par certains mais les violences sexuelles restent extrêmement rares », certifie Sihem Souid, ancienne fonctionnaire de la Police aux frontières, auteure de Omerta dans la police [4]. Mais une autre forme d’apprentissage peut intervenir : « Les policiers reconnaissent que leur formation se fait sur le terrain, à travers la socialisation avec les anciens policiers. Des pratiques de brutalisation, d’humiliation et d’évitement sont transmises », estime le sociologue Mathieu Rigouste, auteur de plusieurs ouvrages sur les violences policières [5]. « De nombreuses personnes racontent des palpations génitales, une pratique assez répandue », ajoute-t-il.

« Je vais te violer et on va voir si après tu filmeras la police »

L’actuel commissaire d’Aulnay-sous-Bois, auquel est rattaché la brigade de sécurité de terrain (BST), dont quatre agents sont mis en cause pour les violences sur Théo L., a lui-même été impliqué dans une affaire similaire, en 2004, et racontée par L’Humanité du 13 février (lire ici). Un agent de la brigade anti-criminalité (BAC) de Paris, dont le commissaire d’Aulnay est alors le chef adjoint, est mis en examen pour « violences aggravées » à l’encontre d’un homme « extrait de l’habitacle [de son véhicule] et tabassé, il finit sur le goudron, pantalon et slips baissés, un cerceau d’enjoliveur entre les fesses ». Le commissaire écopera de son côté d’un an de prison avec sursis pour « abstention volontaire d’empêcher un crime ou un délit ».

En 2016, un cas sera très médiatisé : celui de Guillaume Vadot, un enseignant-chercheur de la Sorbonne. Il a porté plainte pour abus d’autorité, violences volontaires aggravées, agression sexuelle aggravée, menaces, injures publiques et vol auprès du parquet de Bobigny contre des policiers. (...)

« Humilier le Noir ou l’Arabe fantasmé comme potentiellement dangereux »

« Le plus frappant c’est que ces pratiques sont dénoncées depuis plus de 40 ans », mais « le tabou autour des violences policières est extrêmement puissant », déplore Rachida Brahim, doctorante en sociologie à Aix Marseille Université, qui a recensé les « crimes racistes en France depuis les années 1970 ». « Les faits sont déformés à chaque fois, suivant un même schéma : la préfecture et l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) les réécrivent, les banalisent. Ils parlent de légitime défense, évoquent les qualités des policiers, l’éventuel passé pénal des témoins et finissent par inverser la responsabilité », observe-t-elle. Dans ce contexte, les violences sexuelles sont spécifiques : « Il existe une volonté d’humilier le Noir ou l’Arabe fantasmé comme potentiellement dangereux. Cela s’inscrit dans une atteinte au corps, infraction énorme, surtout quand on touche au plus intime, et tient de la violence disciplinaire. » Plusieurs hommes de quartiers populaires, perçus comme d’origine étrangère lors des contrôles d’identité, confirment que des policiers brandissent souvent « la menace de viol ».

Selon Mathieu Rigouste, ces violences policières à caractère sexuelles prennent racines dans l’ordre sécuritaire mis en œuvre par la France en Algérie et visant les « indigènes musulmans » (...)

Il s’agissait par ces actes de « déviriliser » les colonisés, en Algérie comme dans le reste des colonies. Plus récemment en France, des femmes musulmanes ont accusé des policiers d’ « attouchements et insultes à caractère sexuel » et d’avoir refusé de les laisser remettre leur voile durant la vague de perquisitions de 2015 [7].

Mathieu Rigouste démontre dans L’ennemi intérieur. La généalogie coloniale et militaire de l’ordre sécuritaire dans la France contemporaine [8] que cette doctrine a ensuite inspiré les pratiques de maintien de l’ordre appliquées aux populations françaises issues de l’immigration post-coloniale et vivant au sein des quartiers populaires de métropole. (...)

« L’affaire Théo » émerge en pleine campagne présidentielle. L’Assemblée nationale vient d’approuver une loi élargissant les prérogatives des agents de police en matière d’usage des armes à feu. Le Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof) indique que parmi eux et les militaires, « 51,5 % ont voté pour le Front national en 2015 », « l’un de leurs partis préférés ». Enfin, les violences policières ont largement débordé des quartiers populaires pour toucher une frange de la population habituellement épargnée, dans le cadre des manifestations contre la « Loi Travail ». « La violence policière n’a rien d’accidentel ou exceptionnel, elle est produite et régulée par l’État », rappelle Mathieu Rigouste. La question de la justice face aux violences policières, qui continuent de faire l’objet d’une grande impunité malgré leur augmentation, va devenir de plus en plus cruciale.

Lire aussi : Alors que le policier mis en examen pour viol dans cette affaire sera entendu pour la première fois au tribunal de Bobigny ce jeudi, la victime confie avoir pardonné ses agresseurs.