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À Hambach, les batailles de l’esprit
Article mis en ligne le 21 septembre 2018

À Hambach, dans l’ouest de l’Allemagne, la lutte de quelques zadistes contre l’appétit monstrueux d’une mine géante à ciel ouvert est un combat culturel, celui entre la sobriété heureuse et l’infini toujours frustré du désir matériel.

Un aspect fascinant du système de destruction de la nature qui se déroule à Hambach, dans l’ouest de l’Allemagne, est que cette destruction est mise en scène, présentée comme une attraction touristique.

Dans le désert qu’est devenue la mer d’Aral, dans la zone interdite de Tchernobyl, dans les villages muets contaminés par Fukushima, dans les plaines d’Alberta dévastées par les sables bitumineux, on tente de cacher les plaies purulentes que la culture de consommation inflige à la nature.

À Hambach, aucune honte : au bord de chacune des trois grandes mines à ciel ouvert qui déchirent la peau de la Terre, des points de vue sont aménagés, agrémentés de jeux pour enfants, de cafétérias, voire de chaises longues permettant de contempler confortablement les immenses excavatrices qui, au loin, dévorent les champs et les villages.

Il s’agit d’accoutumer le touriste à la « banalité du mal » de la dévastation du monde. J’emploie à dessein le concept d’Hannah Arendt : il y a bien à Hambach la volonté de banaliser, de normaliser, de rendre anodine la guerre contre la biosphère, comme s’il s’agissait d’un fonctionnement fatal, inévitable, innocent de la société humaine, et somme toute admirable, puisque méritant la mise en spectacle. Et dont les auteurs n’auraient au fond aucune responsabilité particulière, n’étant qu’une part d’une mécanique générale qui impose sa loi inexorable à tous.

Nulle candeur ou ignorance, cependant, dans cette exhibition : les maîtres de l’exposition ne peuvent aujourd’hui prétendre ignorer la perspective des guerres, violences, chaos qu’entraînera dans la société humaine la rupture de l’homéostasie de la planète.

Que pèsent quarante jeunes perchés dans les arbres face à des excavatrices géantes protégées par des policiers ? Rien. Mais ils sont tout.
Entraînera ? Oui, si le désir insatiable de disposer d’énergie sans contrainte continue à être la boussole du système productiviste actuel, alias capitalisme, s’il continue à rendre indispensable d’extraire jusqu’au dernier grain charbon et lignite, de pomper jusqu’à la dernière goutte de pétrole et de schiste bitumineux, de prolonger jusqu’au prochain accident les centrales nucléaires, d’aspirer jusqu’à la dernière molécule le gaz enfoui dans les roches.

Alors, dans l’atmosphère saturée de CO2 et de méthane, à côté des forêts ravagées et des prairies transformées en monocultures transgéniques, parmi les océans étouffés et acifidiés, les sociétés humaines se disloqueront dans des affrontements sanglants en se repliant sur elles-mêmes, à moins que des régimes de fer imposent le joug de la gestion autoritaire de la pénurie. (...)

Mais le pire n’est jamais sûr. Ce n’est pas tant dans les technologies qu’il faut chercher le salut que dans le cœur de l’homme.

Que pèsent à Hambach quarante jeunes et moins jeunes perchés dans les arbres en écoutant le chant des oiseaux, face à des excavatrices géantes protégées par des policiers en tenue de combat ? Rien. Mais ils sont tout. Ils sont l’affirmation de la liberté humaine face à la puissance de la machine. Ils sont l’expression de la raison face à la démesure de l’avidité. Ils sont le souffle de la Terre face au vacarme du moteur.

Nous ne pouvons ainsi exclure l’hypothèse que les êtres libres qui se battent à Hambach et ailleurs parviennent à enrayer la machine destructrice et à convaincre leurs frères et sœurs humains que le « normal » est criminel, et que l’avenir repose sur une mutation des esprits et des modes d’existence.

« Nous ne combattons pas pour la nature, disent-ils, nous sommes la nature qui résiste. » (...)