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Marie-Claude Saliceti
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France Culture
2 000 dollars pour faire taire un journaliste
#journaliste #libertedelapresse #algorithmes #milliardaires
Article mis en ligne le 21 avril 2026

Une start-up américaine vient de lancer un outil permettant d’attaquer n’importe quel article de presse pour 2 000 dollars, sans tribunal ni avocat. Derrière les airs de "fact-checking", une arme redoutable au service des puissants contre le journalisme d’investigation.

Un nouveau type de menace contre le journalisme d’investigation…

Vous connaissez les procédures bâillon ? Le principe est simple et redoutable : un puissant — une entreprise, un milliardaire, un élu — attaque en justice un journaliste ou un média, non pas pour gagner, mais pour l’épuiser. Le procès dure des années, coûte une fortune, mobilise toute votre énergie. La procédure en elle-même est la punition.

L’Union européenne a adopté une directive pour les limiter en 2024, mais il se pourrait que tout cela soit bientôt dépassé. Parce qu’une start-up américaine vient de lancer ce qu’on pourrait appeler la procédure bâillon du XXIe siècle. Et il n’y a même plus besoin ni de tribunaux ni d’avocats.

C’est tout l’objet de cette entreprise, qui répond au nom d’Objection. Lancée il y a quelques jours par un certain Aron D’Souza, un entrepreneur australien idéologiquement aligné avec la tech trumpiste — tellement aligné qu’il est notamment financé par l’inévitable milliardaire réactionnaire Peter Thiel, pas exactement le meilleur ami de l’information libre.

Le principe : pour 2 000 dollars, n’importe qui peut déclencher une “investigation” publique sur un article de presse. Un jury d’intelligences artificielles évalue alors les preuves et attribue à chaque journaliste un “score d’intégrité”. Pendant que la machine délibère, sur X, chaque article a droit à une petite étiquette “évaluation en cours”, ce qui a pour effet pernicieux de décrédibiliser l’information avant même que quiconque ait rendu le moindre verdict.

Fact-checking premium

Sauf que 2000 euros, pour le commun des mortels, c’est une somme. Mais pour une multinationale ou pour un milliardaire qui n’aime pas la façon dont on parle de ses affaires, c’est un pourboire avec le café du matin. (...)

Danger pour les journalistes

Un tel outil place les journalistes devant un choix impossible. Soit ils soumettent des informations sur leurs sources à l’algorithme pour défendre leurs articles. Soit ils refusent — et le système enregistre ce refus comme un aveu de faiblesse.

Or les sources anonymes, les lanceurs d’alerte, ce sont souvent des gens qui risquent leur emploi, parfois leur liberté ou même leur vie, pour porter à la connaissance du public des informations nécessaires à la vie en démocratie. C’est ainsi que se révèlent les scandales financiers, les schémas de corruption, les violences institutionnelles. Et Objection leur attribue le score de crédibilité le plus bas de sa grille. (...)
Sous ses airs d’opération transparence, Objection n’a rien à voir avec la restauration de la confiance. Bien au contraire, c’est une OPA hostile sur l’intérêt général afin de contrôler les conditions de la crédibilité. Une arme conçue pour offrir à ceux qui ont déjà tous les leviers — économiques, politiques, judiciaires — la possibilité de choisir ce qu’on dit d’eux.


image : Gage Skidmore, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons