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Marie-Claude Saliceti
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Le Grand Continent
Une mouvance philosophique obscure a pris le contrôle de la Silicon Valley
#USA #SiliconValley #IA
Article mis en ligne le 14 mai 2026
dernière modification le 10 mai 2026

L’accélérationnisme repose sur des bases théoriques instables, des sources confuses et plusieurs contresens. Pourtant il irrigue, de l’extrême droite à la gauche, l’idéologie dominante de notre contemporain.

Une généalogie critique signée par l’un des grands spécialistes de la philosophie du temps.

L’accélérationnisme est-il une philosophie ou une imposture ?

Dans son livre récent Les Lumières sombres , Arnaud Miranda retrace l’émergence, à partir des années 2010, de la pensée néoréactionnaire, dont il décrypte de manière fort utile les tenants et aboutissants. Cette nébuleuse, que le deuxième mandat de Donald Trump a rendu de plus en plus visible, s’est agrégée dans un milieu intellectuel structuré autour d’une contestation radicale des principes de la démocratie libérale, dont les figures les plus connues, étudiées par Arnaud Miranda, sont le « pamphlétaire » Curtis Yarvin, le « philosophe » Nick Land, ou des entrepreneurs de la Silicon Valley comme Peter Thiel et Marc Andreessen. Adeptes des blogs et des manifestes en ligne, ils se disent en rupture avec le monde académique.

Dans son étude, l’auteur met en évidence les principaux traits de leurs discours — la valorisation élitiste des hiérarchies, la critique de l’égalitarisme et l’affinité avec certaines formes de techno-capitalisme — tout en soulignant le caractère composite de ce courant, à la croisée d’héritages réactionnaires anciens et de dynamiques propres à l’espace numérique contemporain. Il adopte une approche principalement explicative, visant à éclairer les logiques internes de ce mouvement et à en mesurer les enjeux dans le contexte politique actuel. (...)

À l’origine du terme « accélérationnisme »

Les concepts sont d’abord des créations verbales : le néologisme « accelerationism » vient en fait de la science-fiction. (...)

Land postule que le capitalisme ne serait pas une invention humaine mais relèverait d’une intelligence non-humaine (voire post-humaine) hors de contrôle. De ce point de vue, l’IA est pour Land l’incarnation même de ce qui fait l’essence de la technologie capitaliste : un « envahisseur » qui va coloniser la planète. L’ennemi du capitalisme, c’est l’humanité elle-même : ses traditions, ses cultures, ses résistances, sa volonté de contrôle. L’une des caractéristiques de l’accélérationnisme, c’est son refus de toute régulation des progrès technologiques (...)

En définitive, Land prône une accélération technologique non régulée qui devrait aboutir à une « singularité », c’est-à-dire un point de non-retour au-delà duquel l’humanité perd le contrôle de la technologie. Ce thème n’est pas nouveau (...)

Chez Land, la singularité est comprise comme une fusion de l’humain avec la technologie qui lui semble inéluctable — sans toutefois qu’on sache très bien s’il s’agit d’une hybridation de l’homme avec la machine (le règne des cyborgs) ou d’une disparition pure et simple de l’humain.

(...)

Alors que la montée des inégalités et l’anthropocène remettent plus que jamais en question le capitalisme, le concept d’accélérationnisme, avec les références philosophiques qu’il charrie, tombe à point nommé : il recommande non seulement de maintenir les modes de production, mais encore de les intensifier dans une course en avant qui trouve de nombreux adeptes du côté de la néoréaction, mais aussi au-delà. Mais ce n’est pas parce que ce discours prétend se donner des filiations philosophiques qu’il faut le prendre pour autre chose que ce qu’il est : un discours marketing au service de la Silicon Valley, une idéologie au sens de Marx — d’autant plus redoutablement efficace et dangereuse qu’elle est relativement simple et pauvre sur le fond.