Au son des mitraillettes succède toujours la bataille pour les mots. Celle qui tend à nommer, à qualifier, à dire l’horreur, la violence et la mort. Quand les canons se taisent, ces mots servent surtout à constater le désastre. Il faut alors tirer les conséquences, en droit, des traumatismes passés. A mesure que la guerre s’enlise partout sur la planète, c’est cette seconde bataille que les juristes sont en train, collectivement, de perdre. Cette défaite, dangereuse, mérite toutefois un nom : elle est un juricide, un anéantissement fondamental du droit comme limite imposée à la folie des hommes. (...)
quand les juridictions internationales sont taxées de « partialité », quand le droit international lui-même devient l’ennemi de la « réalité », quand il n’est plus, au fond, qu’un vœu pieux des naïfs, ce sont nos conceptions du monde qui lentement vacillent.
Le terme « génocide » est devenu tabou, le « crime de guerre » n’en est plus un quand on le nomme « dommage collatéral », « l’assassinat ciblé » n’a rien de négatif s’il n’est au fond qu’une « opération » visant à « neutraliser » la menace terroriste. (...)
L’examen retardé de la loi dite « Yadan », qui vise officiellement à lutter contre les « formes renouvelées d’antisémitisme », est en cela l’étendard d’un débat systémique sur la criminalisation de certaines qualifications juridiques issues du droit international humanitaire. (...)
Si l’on ne peut plus nommer l’anéantissement d’un peuple, d’un écosystème ou d’un habitat, si les concepts qui ont fait société au sortir de la dernière guerre mondiale doivent être prohibés, que reste-t-il vraiment du droit comme miroir du réel ?
Le juricide, c’est l’anéantissement délibéré de la norme internationale comme garde-fou des nations en guerre. Non pas par la disparition formelle des textes, mais par leur démonétisation progressive. (...)
Le juricide, ce sont également les mesures concrètes qui visent directement les acteurs judiciaires. (...)
Le juricide c’est enfin le tir de barrage réservé au multilatéralisme dans les instances internationales. Le Conseil de sécurité des Nations unies est ainsi paralysé depuis des années par l’usage de « vétos » systématiques, qui empêchent toute réponse collective aux crises de notre temps. Or lorsque le droit ne peut jamais être appliqué, c’est tout le sens de la norme qui perd fort logiquement son autorité symbolique. L’impunité devient alors non pas une défaillance ponctuelle, mais un système. (...)
Prévenir un juricide, c’est restaurer la primauté du droit sur la puissance du feu. Car d’où que l’on regarde, les règles que le monde s’est donné à lui-même pour vivre dans la paix sont nos derniers remparts contre la folie des nations.
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