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ecologie politique
La Tentation écofasciste
#ecologie #fascisme
Article mis en ligne le 14 novembre 2023
dernière modification le 12 novembre 2023

Après deux ouvrages consacrés à l’écologie politique (Après le capitalisme. Essai d’écologie politique) et à une de ses branches parmi les plus intrigantes ou questionnables (Faut-il en finir avec la civilisation ? Primitivisme et effondrement), le philosophe Pierre Madelin a choisi d’interroger l’écofascisme, mis sur le devant de la scène en 2019 par deux meurtres de masse, à Christchurch en Nouvelle-Zélande et Houston au Texas, justifiés par les discours écofascistes de leurs auteurs.

Pierre Madelin, La Tentation écofasciste. Écologie et extrême droite, Écosociété, 2023, 272 pages, 18 €

Son ouvrage commence par une recherche de définition de ce qu’est l’écofascisme. Plus souvent insulte qu’argumentaire étayé, l’accusation d’écofascisme n’est pas plus claire que celle de fascisme. Les discours dominants assimilent l’écofascisme avec toute critique de la modernité et de l’industrialisme. Les écologistes, d’EELV aux sphères anti-indus et radicales, seraient donc des écofascistes en puissance, foulant aux pieds l’héritage monolithique des Lumières et son universalisme éclairé (pas si simple). Leur attachement aux notions d’autonomie et de liberté est évacué, pendant que leur discours sur les limites écosystémiques est assimilé à l’acceptation des diktat de la nature. Les écologistes, au premier rang desquels Bernard Charbonneau et André Gorz, ont pour leur part appelé écofascisme la tentation de régler les problèmes d’accès à des ressources naturelles devenues plus rares par un contrôle bureaucratique et un partage autoritaire. Enfin, une dernière définition de l’écofascisme tient à certaines pensées écocentriques, accusées de mépriser la vie humaine.

Après ce premier tour d’horizon, l’auteur va chercher des exemples historiques d’écofascisme en remontant à la source des régimes nazi, fasciste italien et vichyste (même si celui-ci n’est pas fasciste à proprement parler). Les trois régimes ont valorisé le rapport du peuple à sa terre (qui « ne ment pas » selon le fameux discours de Pétain écrit par Emmanuel Berl en 1940), notamment à travers l’agriculture, par opposition au nomadisme et à un cosmopolitisme métropolitain. Les nazis ont la particularité d’avoir édicté en 1935 un arsenal de lois de conservation du milieu naturel, les premières dans l’histoire contemporaine. Les nazis étaient-ils donc écolos ? (...)

Le chapitre suivant interroge un écofascisme à la française, celui défendu par Alain de Benoist et la Nouvelle Droite, mouvement d’extrême droite très opposé au judéo-christianisme et aux principes universels. L’auteur, plutôt que de supposer par facilité que la Nouvelle Droite n’est pas des nôtres donc pas écologiste, prend au sérieux l’engagement de leurs auteurs, pas plus récent que la conversion de nombreux marxistes à l’écologisme dans les années 1960 ou 1970. La Nouvelle Droite et d’autres ont renouvelé le racisme vieille France, celui-ci n’est plus fondé sur la nature mais sur la culture, il n’affiche plus des hiérarchies mais une impossible coexistence sur le même sol entre communautés qui ne dialogueront pas mieux qu’en étant chacune chez elle, dans son biotope à soi. C’est le discours que Le Pen ou Zemmour servent désormais, ne parlant plus de race supérieure mais de civilisation (...)

Madelin aborde la question de la fascisation de l’écologie nord-américaine, à savoir d’écologistes scientifiques ou d’écrivains écocentriques, tenants d’une écologie profonde ou viscéralement attachés à la wilderness, comme l’écrivain Edward Abbey. Les derniers ouvrages de l’auteur du Gang de la clef à molette, disponibles en poche chez Gallmeister, contiennent ainsi quelques pépites racistes et anti-immigrationnistes qui pourront décevoir celles et ceux qui n’avaient pas encore suspecté derrière le traitement des femmes dans son œuvre un grand mépris pour l’autre. (...)

De la Nouvelle Droite à Christchurch, le prisme démographique des écofascistes se concrétise en un refus des migrations, une préconisation des stérilisations forcées des populations jugées à un titre ou un autre moins valables que d’autres, voire leur élimination physique, avec toujours un deux poids, deux mesures eugéniste, raciste ou nationalise. Pierre Madelin rend compte d’un débat dans lequel les questions démographiques balaient toutes les autres aux yeux des écofascistes ou bien sont purement niées par la gauche. Il les prend au sérieux et souhaite faire entrer cette question dans l’équation écologiste, rappelant qu’il n’y a aucune raison qu’une décroissance démographique appelle les traitements racistes et inhumains qu’il décrit longuement dans son ouvrage (...)

Dans un dernier chapitre, l’auteur pose la question des chemins possibles. Celui d’une écologie post-capitaliste lui semble aussi désirable que sa perspective est lointaine. Il en décrit trois autres : capitalisme vert, carbofascisme et écofascisme. La première est la seule porte de sortie de la sociale-démocratie mais hélas aucun découplage d’ampleur n’est en vue entre croissance économique et destruction du milieu. L’impasse actuelle du capitalisme, aujourd’hui économique et bien près d’être également écologique, pourrait faire glisser les gouvernements libéraux de capitalisme vert en carbofascisme, une fuite en avant productiviste décomplexée (autour de nous les deux options sont prises en même temps) qui compense son manque de légitimité en blâmant certains groupes sociaux (migrant·es, fraudeurs de la CAF, chômeuses qui n’en veulent pas, wokistes et islamo-gauchistes, lycéennes en abaya, etc.) pour faire oublier son incapacité à sauvegarder les conditions de vie du plus grand nombre. Confronté aux limites écologiques, ce carbofascisme pourrait laisser le marché organiser la pénurie ou bien se muer ponctuellement en écofascisme, les deux faisant le sacrifice des parts les plus vulnérables de la population. Comme le revers de la même médaille.