Désastre judiciaire et médiatique, l’affaire d’Outreau (1996–2015) est l’exemple à ne pas suivre : des hommes et des femmes accusé·es de violences sexuelles sur mineur·es, pour la majorité emprisonné·es à tort et finalement acquitté·es. Mais un fiasco peut en cacher un autre : les récits des enfants ont été balayés, alors que douze ont été reconnu·es victimes. Plus grave encore : la méfiance envers leur parole a par la suite été érigée en système.
(...) Une enquête chaotique
Tout commence dans un bureau du tribunal de Boulogne-sur-Mer. Nous sommes en février 2001, le jeune juge d’instruction Fabrice Burgaud hérite d’un dossier hors norme. « C’était l’une des premières fois qu’autant d’enfants s’exprimaient devant des enquêteurs », se remémore Olivier Rangeon, avocat de l’un des accusé·es. Au départ, la justice les écoute. (...)
Mais les auditions sont approximatives, les locaux inadaptés et les enquêteur·ices peu préparé·es. Des enfants sont interrogés jusqu’à sept reprises. Les questions sont souvent suggestives et orientées. (...)
Le 6 mars 2001, seize enfants sont convoqués en même temps au commissariat. « C’était surréaliste, raconte Éric Dussart, grand reporter couvrant le procès pour La Voix du Nord. Les gamins étaient terrorisés. Et les flics, débordés, les engueulaient. » Les plus jeunes ont à peine 4 ans et ont vu leurs parents être arrêté·es le matin même. « Dans ces conditions, ils ont dit des choses vraies, poursuit le journaliste, et d’autres qui ne l’étaient pas, mais qui sont devenues des fondations du dossier judiciaire. » Sur la centaine d’auditions menées, seules sept sont enregistrées en vidéo, comme le prévoit pourtant la loi. À Outreau, aucun·e magistrat·e ou presque ne les visionne. (...)
La confusion qui règne dans la salle d’audience renverse le récit médiatique. Après le revirement de Myriam Badaoui, « nous, les journalistes, on a perdu pied, se souvient Sophie Bouniot. Les monstres sont devenus des icônes. Il fallait réhabiliter tout le monde, sans nuance, au mépris de ce qu’avaient vécu les enfants ». Éric Dussart de La Voix du Nord relativise : « Ce n’était pas mépriser les enfants que de raconter les souffrances de gens qui ont fait de la taule pour rien. » Reste que les accusé·es saturent l’espace médiatique.
Et les enfants disparaissent. (...)
À la fin du procès de Saint-Omer, sept adultes sont acquitté·es, dix sont condamné·es. Les six qui font appel seront tous·tes acquitté·es à Paris, en 2005. À peine un an après le premier procès, les enfants doivent de nouveau témoigner.
Chérif Delay, fils aîné du couple Delay-Badaoui et victime présumée, raconte dans son livre : « Les avocats de la défense […] me traitent de menteur, de mythomane, d’affabulateur… […] Je ressens l’hostilité de la salle archicomble derrière moi. La suite, je l’ai vécue comme pendant les viols. Dissocié. “Et telle personne, qu’est-ce qu’elle t’a fait ?” Et moi : “Je ne sais plus.” » (...)
Ce qui est violent avec Outreau, c’est qu’on a fait comme si les enfants avaient menti volontairement. (...)
Un an après l’acquittement général de 2005, une commission parlementaire s’est penchée sur les ratés d’Outreau. Elle a notamment pointé les failles dans la manière de recueillir la parole des enfants, sans qu’aucune réforme concrète ne s’ensuive. Il faudra du temps et l’obstination de quelques professionnel·les pour que les choses commencent à bouger. (...)