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la Déferlante
Retour sur Outreau : des enfants victimes condamné·es au silence
#enfants #viols #agressionsSexuelles #Outreau
Article mis en ligne le 31 janvier 2026
dernière modification le 28 janvier 2026

Désastre judiciaire et médiatique, l’affaire d’Outreau (1996–2015) est l’exemple à ne pas suivre : des hommes et des femmes accusé·es de violences sexuelles sur mineur·es, pour la majorité emprisonné·es à tort et finalement acquitté·es. Mais un fiasco peut en cacher un autre : les récits des enfants ont été balayés, alors que douze ont été reconnu·es victimes. Plus grave encore : la méfiance envers leur parole a par la suite été érigée en système.

(...) Une enquête chaotique

Tout commence dans un bureau du tribunal de Boulogne-sur-Mer. Nous sommes en février 2001, le jeune juge d’instruction Fabrice Burgaud hérite d’un dossier hors norme. « C’était l’une des premières fois qu’autant d’enfants s’exprimaient devant des enquê­teurs », se remémore Olivier Rangeon, avocat de l’un des accusé·es. Au départ, la justice les écoute. (...)

Mais les auditions sont approxi­ma­tives, les locaux inadaptés et les enquêteur·ices peu préparé·es. Des enfants sont inter­ro­gés jusqu’à sept reprises. Les questions sont souvent sug­ges­tives et orientées. (...)

Le 6 mars 2001, seize enfants sont convoqués en même temps au com­mis­sa­riat. « C’était sur­réa­liste, raconte Éric Dussart, grand reporter couvrant le procès pour La Voix du Nord. Les gamins étaient ter­ro­ri­sés. Et les flics, débordés, les engueu­laient. » Les plus jeunes ont à peine 4 ans et ont vu leurs parents être arrêté·es le matin même. « Dans ces condi­tions, ils ont dit des choses vraies, poursuit le jour­na­liste, et d’autres qui ne l’étaient pas, mais qui sont devenues des fon­da­tions du dossier judi­ciaire. » Sur la centaine d’auditions menées, seules sept sont enre­gis­trées en vidéo, comme le prévoit pourtant la loi. À Outreau, aucun·e magistrat·e ou presque ne les visionne. (...)

La confusion qui règne dans la salle d’audience renverse le récit média­tique. Après le revi­re­ment de Myriam Badaoui, « nous, les jour­na­listes, on a perdu pied, se souvient Sophie Bouniot. Les monstres sont devenus des icônes. Il fallait réha­bi­li­ter tout le monde, sans nuance, au mépris de ce qu’avaient vécu les enfants ». Éric Dussart de La Voix du Nord rela­ti­vise : « Ce n’était pas mépriser les enfants que de raconter les souf­frances de gens qui ont fait de la taule pour rien. » Reste que les accusé·es saturent l’espace média­tique.

Et les enfants dis­pa­raissent. (...)

À la fin du procès de Saint-Omer, sept adultes sont acquitté·es, dix sont condamné·es. Les six qui font appel seront tous·tes acquitté·es à Paris, en 2005. À peine un an après le premier procès, les enfants doivent de nouveau témoigner.

Chérif Delay, fils aîné du couple Delay-Badaoui et victime présumée, raconte dans son livre : « Les avocats de la défense […] me traitent de menteur, de mythomane, d’affabulateur… […] Je ressens l’hostilité de la salle archi­comble derrière moi. La suite, je l’ai vécue comme pendant les viols. Dissocié. “Et telle personne, qu’est-ce qu’elle t’a fait ?” Et moi : “Je ne sais plus.” » (...)

Ce qui est violent avec Outreau, c’est qu’on a fait comme si les enfants avaient menti volon­tai­re­ment. (...)

Un an après l’acquittement général de 2005, une com­mis­sion par­le­men­taire s’est penchée sur les ratés d’Outreau. Elle a notamment pointé les failles dans la manière de recueillir la parole des enfants, sans qu’aucune réforme concrète ne s’ensuive. Il faudra du temps et l’obstination de quelques professionnel·les pour que les choses com­mencent à bouger. (...)