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Collège de France/Entretien avec Emmanuelle Porcher
Il y a un risque de voir disparaître un grand nombre d’espèces de plantes
#biodiversite #ecosystemes
Article mis en ligne le 23 février 2024
dernière modification le 21 février 2024

Emmanuelle Porcher est directrice depuis 2020 du Centre d’écologie et des sciences de la conservation. Lauréate en 2020 du prix Recherche de la Société française d’écologie et d’évolution, elle est invitée à occuper la chaire annuelle Biodiversité et écosystèmes du Collège de France pour l’année 2023-2024. Elle revient sur les enjeux de recherche auxquels nous nous heurtons face au déclin des pollinisateurs et de tous les écosystèmes dont ils font partie.

Que sait-on aujourd’hui sur le déclin des insectes pollinisateurs ?

Emmanuelle Porcher : Les rares études menées sur le sujet concluent à une disparition de deux tiers à trois quarts de la masse d’insectes en seulement l’espace de quelques décennies. Ces chiffres viennent de deux exemples bien documentés, qui ont attiré l’attention dans le monde de la recherche. En Allemagne, une association naturaliste a utilisé des pièges identiques pendant environ trente ans pour capturer et peser régulièrement la masse d’insectes. Une autre étude au Royaume-Uni a comparé les écrasements d’insectes sur les plaques minéralogiques des voitures entre 2004 et 2021. Cependant, ces études restent à une échelle régionale localisée, et ne permettent pas la caractérisation de ces changements à une échelle mondiale.

L’un des obstacles auxquels nous nous heurtons aujourd’hui est de mettre en évidence ce déclin à une plus large échelle. Pour y parvenir, nous devons utiliser des méthodes standardisées et le faire sur le long terme. Par exemple, en France, bien que les jeux de données des collections du Muséum national d’histoire naturelle soient très précis en termes d’identification des espèces, ils sont issus d’observations collectées de manière hétérogène au fil des années. Leur utilisation pour évaluer le déclin des insectes s’avère donc difficile malgré notre impression de connaissance. Des outils d’analyse statistique existent pour prendre en compte cette hétérogénéité, mais leur efficacité reste encore mal connue. Les synthèses disponibles à l’échelle mondiale divergent donc à cause de l’hétérogénéité des données : certaines signalent un déclin rapide des insectes, d’autres ne détectent aucun problème et certaines mentionnent même une augmentation dans certains environnements.

Dans ce contexte, les sciences participatives peuvent, de prime abord, sembler être un épiphénomène. En réalité, elles changent complètement la dimension de nos recherches dans les sciences naturelles en augmentant considérablement l’échelle des mesures, tout en s’appuyant sur un protocole unique et standardisé. Au lieu de compter uniquement sur un chercheur pour collecter ces données, plusieurs centaines de citoyens font remonter les mêmes informations, assurant ainsi une cohérence dans les données recueillies (...)

On entend beaucoup parler du déclin des insectes. Les plantes, qui dépendent de ces derniers, sont-elles affectées ?

Elles changent elles aussi, même si c’est d’une façon différente. Par exemple, la taille de leurs fleurs a diminué en comparaison d’il y a quelques années. (...)

Cette réduction peut s’expliquer par la diminution de la présence des insectes pollinisateurs : quand il n’y a plus de pollinisateurs à attirer, la sélection naturelle favorise des fleurs plus petites, moins coûteuses à produire.

Il faut comprendre que le principal moteur de la pollinisation, ce sont les insectes. (...)

Il arrive même qu’une même espèce de plante, en fonction de la population et du pollinisateur dominant, change de couleur. Par exemple, en Californie, une plante côtière pollinisée par des colibris a des fleurs rouges. Loin de la côte, pollinisée par un papillon, elle présente des fleurs jaunes.

Quand les pollinisateurs deviennent plus rares, les plantes peuvent s’adapter, en changeant leur façon de se reproduire. Une possibilité est de recourir à l’autofécondation, c’est-à-dire la reproduction d’une plante avec elle-même, sans avoir besoin de pollinisateurs. C’est le cas de certaines plantes céréalières comme le blé. Les plantes sauvages autofécondes, d’une part, ont des fleurs plus petites et avec moins de ressources pour les pollinisateurs, et, d’autre part, s’adaptent moins bien aux changements de leur environnement. Nous sommes donc en train de rentrer dans une spirale infernale : il y a de moins en moins de plantes avec de grandes fleurs attirantes et nourrissantes pour les pollinisateurs, ce qui contribue à faire diminuer les populations et à favoriser l’évolution des plantes vers des fleurs encore plus petites et plus autofécondes. Et à terme, celles-ci ne vont pas très bien s’adapter aux variations de l’environnement, par exemple les changements du climat. Il y a donc un risque de voir disparaître un grand nombre d’espèces de plantes. (...)

Quelles conséquences ces transformations ont-elles sur la pollinisation et, plus largement, sur la production agricole ?

Il est probable que la pollinisation soit de moins en moins efficace, mais nous manquons de mesures sur le long terme pour le prouver. C’est précisément l’un des domaines sur lesquels je travaille (...)

Il existe même aujourd’hui des entreprises proposant des machines à polliniser ! Ces machines, sous forme de gros tracteurs, pulvérisent du pollen dans les champs. (...)

des scénarios à l’échelle européenne ont montré que recourir à l’agroécologie serait viable pour notre agriculture. Concernant l’impact sur les espèces sauvages, les études actuelles laissent entrevoir des résultats positifs. Par exemple, dans des champs en agriculture biologique, sans pesticides ni engrais de synthèse, il y a 50 % d’individus en plus et 25 % à 30 % de diversité d’espèces sauvages supplémentaires.

Les champs ne sont pas les seuls espaces sur lesquels nous devons agir si nous voulons préserver la biodiversité. Les espaces urbains doivent être, eux aussi, aménagés en conséquence. (...)

Pensez-vous que la biodiversité soit suffisamment prise au sérieux dans les politiques actuelles ?

Étant donné les problématiques actuelles, il est nécessaire de dépasser l’image traditionnelle de l’interaction entre les plantes et les pollinisateurs. Les fleurs et les papillons, c’est mignon, oui. Mais il est crucial de comprendre que c’est un système complexe qui sert de fondations au monde dans lequel nous vivons : nous commençons seulement à en saisir les rouages et la complexité totale échappe encore à notre compréhension. Cela a des implications directes pour nous, les humains. (...)