Les jets privés sont les grands oubliés des politiques bruxelloises. L’aviation d’affaires a su rester en partie épargnée par les réformes de décarbonation, notamment grâce à un intense lobbying en coulisses.
(...) À l’Ebace de Genève, le plus gros salon de l’aviation d’affaires en Europe, il est venu présenter son nouvel objectif, celui de l’avion à hydrogène, ainsi que ses « mille solutions » contre le changement climatique, à la fois « propres et rentables ».
Bertrand Piccard est un invité de poids pour les lobbys européen (EBAA) et américain (NBAA) de l’aviation d’affaires, co-organisateurs du salon genevois. La filière, critiquée pour les trajets hyperpolluants de ses jets privés, a décidé de se verdir et de le faire savoir. Dans les travées du salon, à côté des stands de constructeurs aériens, tel Dassault, venu présenter son tout nouveau Falcon 10X, des compagnies de jets ou des pavillons de paradis fiscaux comme Malte ou les îles Caïmans, le mot « durabilité » est partout (...)
Les stands des pétroliers comme Total, BP ou Shell affichent tous la vertu des SAF (sustainable aviation fuel), un terme de l’industrie aérienne pour désigner du carburant d’aviation durable (CAD). Les SAF sont aujourd’hui dans leur majorité des biocarburants, censés diminuer drastiquement les émissions de carbone des avions. Pourtant, l’utilisation des SAF, trop chers et encore difficiles à se procurer sur les petits aéroports, reste aujourd’hui marginale. De plus, leur utilisation sur un volume important pose la question de la disponibilité de la ressource agricole.
Le terme de carburant « durable » pour l’aviation a même été remis en question récemment par un tribunal hollandais, qui a condamné la compagnie KLM pour des publicités trompeuses. Des chercheurs comme Sascha Nick, professeur à l’École polytechnique de Lausanne, rappellent qu’une réelle décarbonation de l’aviation ne se fera pas sans une baisse du trafic aérien.
Dans le même temps, et malgré l’arrivée de turbulences liées à des actions de militants écologistes sur les tarmacs ou au suivi des avions de milliardaires sur les réseaux sociaux, l’activité des jets privés en Europe est encore importante – baisse en 2023 mais année record en 2022 – et sa régulation reste encore très faible.
Les jets privés sont les grands absents des campagnes des européennes et restent en partie négligés des politiques bruxelloises. Il faut dire que les décideurs européens sont eux-mêmes de grands utilisateurs de jets, à l’instar d’Ursula von der Leyen, qui a effectué près de soixante trajets en 2021 et 2022 et qui utilise parfois l’avion privé sur de courtes distances, comme des trajets Bruxelles-Strasbourg (...)
En 2023, plusieurs pays européens, dont la France, les Pays-Bas et l’Autriche, ont exprimé le souhait de taxer et de mieux réguler les vols en jet privé à l’échelle de l’Europe. Mais la Commission européenne, par la voix de la commissaire aux transports roumaine, Adina Vălean, leur a adressé une fin de non-recevoir, indiquant qu’elle préférait encadrer l’aviation dans son ensemble, pas seulement les jets privés.
Ces dernières années, Bruxelles a tenté de limiter timidement le bilan carbone de l’aviation, avec l’introduction progressive des SAF ou avec l’obligation des compagnies aériennes de payer leurs émissions de CO2 pour les vols intraeuropéens à partir de 2026. Les usagers lambda devraient par conséquent payer prochainement plus cher leur billet d’avion. Mais ceux qui disposent de moyens considérables pour décoller en jet privé ne sont pas concernés de la même façon par ces mesures, car des exceptions s’appliqueront.
Quant au kérosène des avions, il n’est toujours pas taxé au sein de l’Union européenne. (...)
Un député européen récompensé par les lobbys
L’EBAA est un lobby influent qui a su tisser des liens étroits à la Commission et au Parlement européens. Ainsi, lors du salon Ebace de Genève en 2017, l’eurodéputé roumain Marian-Jean Marinescu, coordinateur des politiques de transport au sein du groupe conservateur PPE, a reçu le prix européen de l’aviation d’affaires de l’EBAA, « pour le rôle exceptionnel qu’il a joué dans la promotion des intérêts de l’aviation d’affaires ». En 2020, cet ingénieur aéronautique de profession a été encore élu « député de l’année » par l’EBAA.
Selon nos informations, entre 2018 et 2022, ce député a co-organisé plusieurs rencontres avec des lobbyistes de l’aviation dans ses locaux du Parlement européen, à Bruxelles comme à Strasbourg (...)
Selon le registre de la transparence de l’UE, entre février 2018 et mars 2021, l’EBAA a pu s’entretenir à trois reprises avec le haut fonctionnaire européen. Dans le compte rendu d’une de ces rencontres, en février 2018, l’EBAA écrit que « M. Hololei a déclaré qu’il comprend l’importance d’une réglementation proportionnée pour [leur] secteur ». Contactée par Mediapart, la Commission européenne ne veut pas commenter « les insinuations envers son personnel ».